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mour, il retrouve Gertrude, sa belle-sœur et sa femme ! Enfin, pour comble d’horreur, dans ce traître blafard et plâtré, qui fait mine de verser le poison, il se reconnaît lui, Claudius ! Ô triomphe de l’illusion scénique ! son crime, qu’il croyait pour jamais caché au fond de sa conscience, Claudius le voit subitement sortir d’une trappe et paraître sur une estrade devant toute sa cour, hideux, épouvantable et menaçant ! Devant cette apparition, Claudius pâlit, il tremble, il demande des lumières comme un enfant, et il se sauve. — Lui qui n’avait pas reculé devant le crime réel, il recule devant le crime fictif. Lui, le fratricide vrai, il fuit devant le fratricide imaginaire.

Alors Hamlet n’a plus de doute. Cette émotion du roi assassin a confirmé de la façon la plus éclatante le récit du spectre. L’ombre était bien l’ombre de son père, et tout ce qu’elle a dit est vrai. « Je parierais mille livres, dit Hamlet à Horatio, sur la parole du fantôme. »

Désormais sûr du crime, Hamlet n’a plus qu’une chose à faire : punir le criminel. Justement, voici une occasion qui se présente. En se dirigeant vers le cabinet de sa mère, qui l’a fait appeler, Hamlet a aperçu dans une salle le roi seul, agenouillé, sans défense, le dos tourné. Pour venger son père, vous croyez qu’Hamlet n’a qu’à tirer l’épée et à frapper le misérable. Erreur ! Hamlet ne le frappera pas. Pourquoi ? C’est que Claudius est en prière ! — « Le tuerai-je quand il purge son âme ? pense Hamlet. Non, je lui ouvrirais le chemin du ciel : ce serait un bienfait, ce ne serait pas une vengeance ? » Et Hamlet passe son chemin après avoir remis son épée au fourreau.

Cette scène marque toute la différence qu’il y a entre le héros de Belleforest et le héros de Shakespeare. Certes, si une occasion pareille avait « offert sa chevelure » au