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ramené à la réalité positive par l’apparition du jour, se prend à douter de tout ce qu’il a vu et entendu. Est-il bien sûr que cette ombre soit vraiment l’ombre de son père ? « L’esprit que j’ai vu, se dit-il à lui-même, pourrait bien être le diable, car le diable a le pouvoir de revêtir une forme qui plaît : oui, et peut-être, abusant de ma faiblesse et de ma mélancolie, avec toute la puissance qu’il a sur des âmes ainsi disposées, veut-il me tromper pour me damner. Je veux une preuve plus directe. »

Cette preuve directe, voici comment Hamlet va l’obtenir. Il a entendu dire que « des créatures coupables, assistant à une pièce de théâtre, ont, grâce uniquement à l’effet de la scène, été frappées dans l’âme, au point que tout à coup elles ont avoué leur crime. » Justement, on vient de lui annoncer l’arrivée d’une troupe de comédiens, venus de la cité pour le distraire. Il accueille ces comédiens avec empressement, et leur demande pour leur début de jouer le Meurtre de Gonzague, une tragédie dont les péripéties rappellent exactement l’assassinat de son père. Cette pièce doit être jouée devant le roi. « S’il se trouble, » Hamlet « sait ce qu’il a à faire. » Pour être plus sûr de l’effet scénique, le prince fait répéter lui-même les comédiens ; il leur recommande d’être bien naturels, de ne forcer ni leur voix ni leur geste, de mettre l’action d’accord avec la parole, la parole d’accord avec l’action. — La critique doctrinaire, tout en reconnaissant l’exquise sagesse des conseils qu’Hamlet donne alors aux comédiens, en a contesté hautement l’opportunité dramatique. Les deux scènes où Hamlet fait répéter les acteurs, ont été sans hésitation présentées par elle comme des hors-d’œuvre magnifiques, il est vrai, mais comme des hors-d’œuvre. C’est là, à mon avis, une grave erreur. Hamlet veut faire représenter une pièce dont