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Certes, l’analogie entre la légende et le drame est frappante, et jusqu’ici Shakespeare n’a fait que calquer Belleforest. Mais poursuivons la comparaison :

Dans la légende, le meurtre du père d’Amleth est un crime public, connu de tous, commis à main armée par Fengon, aidé de ses complices, au milieu d’une fête : « Fengon, ayant gagné des hommes, se rua en un banquet sur son frère, lequel il occit traîtreusement. » Et plus loin le chroniqueur ajoute : « Son péché trouva excuse à l’endroit du peuple Il n’eut faute de témoins approuvant son fait. » Dans le drame, au contraire, le meurtre du père d’Hamlet est un crime ignoré, commis furtivement avec le poison, tandis que le vieux roi faisait sa sieste, et dans le secret duquel le criminel est seul.

De là, une différence radicale entre les deux œuvres.

En effet, dans la légende, le crime étant patent, la conduite du jeune Amleth est toute tracée : pour lui, pas de doute, pas de tergiversation, pas d’hésitation. Il sait que l’assassin de son père est le mari même de sa mère, et il n’attend qu’une occasion pour punir le misérable. — Dans le drame, le crime étant ignoré des hommes, ne peut être connu d’Hamlet que par une révélation. Or, comment lui sera-t-il révélé ? Ici éclate toute l’originalité du poëte. Le drame fait craquer l’étroite charpente de la légende et prend les proportions de l’idéal. L’imitateur de Belleforest se montre tout à coup l’égal d’Eschyle. Comme l’auteur des Perses conjurant l’ombre de Darius, Shakespeare évoque des profondeurs de son génie le spectre du roi assassiné, et, dans une scène prodigieuse, il nous montre le père racontant sa propre mort à son fils !

Mais cette déposition faite par le spectre ne suffit pas à convaincre Hamlet de la culpabilité de Claudius. Dès que le coq a chanté, dès que le fantôme a disparu, Hamlet,