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William connaissait dès l’enfance le grand tragédien de l’époque, le fameux Burbage, dont la famille était de Stratford. Son plan alors devenait très-simple. Il n’avait qu’à faire une pièce et à la communiquer à Burbage. Si celui-ci trouvait la pièce bonne, il lui en achetait le manuscrit, et Shakespeare était sauvé. Ce fut probablement ce qui arriva. Inspiré par la légende de Belleforest, Shakespeare fit son premier Hamlet et le porta à Burbage. Frappé des beautés extraordinaires que renfermait ce drame, Burbage le fit jouer par sa troupe et y créa lui-même le principal rôle[1]. La pièce réussit, et la compagnie de Blackfriars, désireuse de s’attacher l’heureux poëte, engagea William à la fois comme acteur et comme auteur. Un document, récemment découvert par M. Collier, prouve qu’en 1589 Shakespeare était déjà un des principaux actionnaires du théâtre. Il n’y avait que cinq ans alors qu’il avait quitté sa ville natale, et sa fortune était faite !

La pièce nouvelle eut un succès durable. Déjà célèbre en 1589, elle était encore jouée fructueusement en 1594, ainsi que les registres de Henslowe en font foi. L’effet en fut populaire, immense. Autant qu’on en peut juger par les rares indications qui nous sont parvenues, la première représentation d’Hamlet fut pour l’Angleterre ce que la première représentation du Cid fut pour la France, — une révélation. On peut dire qu’après l’une, le théâtre

  1. Une élégie publiée en 1618, après la mort de Burbage, contient les deux vers suivants :

    « No more young Hamlet, though but scant of breath,
    » Shall cry: revenge! for his dear father’s death. »

    « On n’entendra plus le jeune Hamlet, malgré son haleine courte, crier : vengeance ! pour la mort de son père chéri. »

    Ce Burbage créa Richard III et probablement tous les grands rôles de Shakespeare. Il fut ainsi, pour la scène anglaise, ce que l’illustre comédien Frédérick Lemaître est pour notre théâtre moderne.