Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1865, tome 1.djvu/41

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

trouée au coude et si la layette de la petite Suzanne n’a pas besoin d’être renouvelée.

On ne saura jamais tout ce qu’il y eut de douloureux dans ces premières luttes du génie avec la nécessité, et que d’amertume cette grande âme y puisa. Je me figure que le jeune homme dut cruellement souffrir de ces privations intellectuelles que la pauvreté lui imposait. Quand le colporteur nouvellement venu de Londres à Stratford passait devant l’humble maison de Henley Street, quel crève-cœur de le laisser aller sans lui rien acheter ! Bien souvent Will a dû le voir tourner le coin de la rue en soupirant. C’est alors qu’il aurait voulu être riche, et qu’il enviait cet imbécile de chevalier Lucy qui s’ennuyait si fastueusement dans son manoir de Charlecote. Mais Will, si gêné qu’il fût, n’était pas homme à résister indéfiniment à la tentation. La veille de Noël, par exemple, à l’approche de cette fête joyeuse qui est le jour de l’an des Anglais, le colporteur ne manquait pas de faire sa tournée dans la ville et de passer devant la demeure du jeune poëte. Alors Will n’y tenait plus : il faisait une folie, il ouvrait la porte et appelait le colporteur. Celui-ci entrait, défaisait sa balle, et étalait sous les yeux avides de Shakespeare toutes ces richesses importées de la grande ville. Mais ce qui attirait l’attention de Will, ce n’étaient pas ces verroteries, ces bijoux faux, ces dentelles, ces soieries, ces brimborions, ces fanfreluches ; c’était ce petit bouquin relié en parchemin et doré sur tranche, relégué négligemment au coin de la boîte. Will prenait le volume, le feuilletait, et, si sa curiosité était piquée, demandait le prix au marchand. Puis, quoique le prix fût toujours bien élevé, il se disait qu’on était à Noël, qu’il fallait faire un cadeau à sa femme et qu’Anne aimerait certainement mieux ce livre qu’un ruban. Alors il se décidait, fouillait sa poche, en tirait une pièce d’argent, la