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nous venons de traduire suffira sans doute à justifier le rapprochement que nous avons fait entre Polonius et lord Burleigh. L’histoire d’ailleurs vient à l’appui de nos conjectures. Shakespeare, avant d’être comédien du lord chambellan, faisait partie de la troupe du comte de Leicester qui, comme on sait, était le rival du vieux William Cecil. En outre, lord Burleigh était le principal auteur de ce monstrueux statut 14 qui assimilait à des vagabonds tous les acteurs ambulants, et les punissait comme tels. Shakespeare avait été lui-même comédien ambulant, et sa grande âme dut ressentir vivement l’outrage fait par cette loi à ses camarades. N’est-il pas vraisemblable que l’auteur d’Hamlet ait voulu venger les comédiens par des allusions qui atteignaient à mots couverts le premier ministre, et qui devaient être saisies avec avidité par les habitués de son théâtre ? Une fois ceci admis, que Polonius n’est autre que lord Burleigh, combien ces allusions, presque inintelligibles aujourd’hui, deviennent claires désormais !

Ne croirait-on pas que c’est à lord Burleigh qu’Hamlet parle quand il dit à Polonius :

« Veillez, je vous prie, à ce que ces comédiens soient bien traités. Entendez-vous, qu’on ait pour eux des égards ! Car ils sont le résumé, la chronique abrégée des temps. Mieux vaudrait pour vous une méchante épitaphe après votre mort que leur blâme pendant votre vie. »

N’est-ce pas de ce vieil ennemi du théâtre qu’Hamlet parle, quand il dit :

« Il lui faut une gigue ou une histoire de mauvais lieu, sinon il s’endort. »

Et, à un autre moment, quand Horatio prétend qu’un caprice de vagabond l’a amené de Wittemberg à Elseneur, avec quelle amertume Hamlet repousse ce mot de vagabond dont lord Burleigh avait flétri les compagnons de Shakespeare ! avec quelle brusquerie singulière il s’écrie :

« Je ne laisserais pas votre ennemi parler de la sorte ; vous ne voudrez pas faire violence à mon oreille, pour la forcer à croire votre propre déposition contre vous-même : je sais que vous n’êtes point un vagabond. »

Si notre supposition était fondée, s’il était vrai que Shakespeare eût voulu mettre en scène lord Burleigh sous les traits de Polonius, ceux qui ont lu attentivement l’histoire ne trouveraient pas trop dure la vengeance de l’écrivain contre le ministre, et nul ne reprocherait au poëte indigné d’avoir mis au pilori du ridicule éternel ce courtisan qu’on a appelé le Talleyrand du seizième siècle, et qui, plus odieux