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Page:Sensine - Chrestomathie Poètes, Payot, 1914.djvu/634

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chrestomathie française

Les cadrans blancs des carrefours obliques,
Comme des yeux en des paupières,
Sont défoncés à coups de pierre :
Le temps normal n’existant plus
Pour les cœurs fous et résolus
De ces foules hyperboliques[1].
La rage, elle a bondi de terre
Sur un monceau de pavé gris,
La rage au clair, avec des cris
Et du sang neuf en chaque artère,
Et pâle et haletante
Et si terriblement
Que son moment d’élan vaut à lui seul le temps
Que met un siècle en gravitant
Autour de ses cent ans d’attente.

Tout ce qui fut rêvé jadis
Ce que les fronts les plus hardis
Vers l’avenir ont instauré ;
Ce que les âmes ont brandi,
Ce que les yeux ont imploré,
Ce que toute la sève humaine
Silencieuse a renfermé,
S’épanouit aux mille bras armés
De ces foules, brassant leur houle avec leurs haines.
C’est la fête du sang qui se déploie,
À travers la terreur, en étendards de joie :
Des gens passent rouges et ivres,
Des gens passent sur des gens morts ;
Les soldats clairs, casqués de cuivre,
Ne sachant plus où sont les droits, où sont les torts
Las d’obéir, chargent, mollassement,
Le peuple énorme et véhément
Qui veut enfin que sur sa tête
Luisent les ors sanglants et violents de la conquête.

— Tuer, pour rajeunir et pour créer !
Ainsi que la nature inassouvie
Mordre le but, éperdument,
À travers la folie horrible d’un moment :
Tuer ou s’immoler pour tordre de la vie !

  1. Hyperbolique veut dire exagéré dans ses expressions, mais ici il signifie exalté.