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marchait plus librement ainsi. Mais les femmes persistaient à ne vouloir rien dévêtir. Cependant, chacune d’elles, en traversant l’eau Tipaèrui, relevait soigneusement autour de ses hanches les tapa traînantes, et, nue jusqu’aux seins, baignait dans l’eau vive son corps mouillé de sueur. La ruisselante rivière enveloppait les jambes de petites caresses bruissantes. Comme les plis des tapa retombaient à chaque geste, les filles serraient, pour les retenir, le menton contre l’épaule, et riaient toutes, égayées par le baiser de l’eau.

Et voici que plusieurs, apeurées soudain, coururent en s’éclaboussant vers la rive. D’autres, moins promptes, s’accroupissaient au milieu du courant — pour cacher peut-être quelque partie du corps nouvellement frappée de tapu ? — À quoi bon, et d’où leur venait cette alerte ? Un étranger au visage blême, porté sur les épaules d’un fétii complaisant, passait la rivière et jetait de loin des regards envieux — comme ils le font tous — sur les membres nus, polis et doux. N’était-ce que cela ? et en quoi l’œil d’un homme de cette espèce peut-il nuire à la peau des femmes ? Elles feignaient pourtant de fuir comme on fuit la mâchoire d’un requin. Et leur effarement parut à Térii quelque chose d’inimaginable.

Décidément, tout n’était plus que surprise ou même inquiétude, pour lui : ses compagnons, tout d’abord, — ces hommes si proches autrefois de lui-même, — n’avaient rien gardé de leurs usages les