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téméraire, sur le domaine du démiurge, elle lui parla avec raillerie (hônida), le rendit honteux et le fit rougir de lui-même. Ainsi disparut la chasteté, la pureté native de l’âme, et à sa place la honte mit son équivoque, la pudeur.

Les hommes virent qu’ils étaient nus, et ils en eurent honte. Pourquoi l’homme eut-il honte de se voir nu ? Que peut-il y avoir de honteux dans la nudité ? Rien ; aussi l’homme n’avait-il d’abord éprouvé aucun tourment à ce sujet. Mais l’acte sexuel consommé, son moral se sentit frappé ; il vit du mal là où il n’en avait pas vu et où, la chose considérée en soi, il ne saurait y en avoir. Mais voilà que sa nudité lui mettait sous les yeux, à tout instant, la folie d’une entreprise manquée, la folie d’avoir voulu égaler, par la force de sa chair, la puissance créatrice du démiurge. Avoir voulu faire concurrence aux fonctions souveraines d’Elohim ! Le malheureux eut peur, et la mort dans l’âme, il courut se cacher. Il connut qu’il est une puissance jalouse qui ne souffre pas que la créature sorte du rang qui lui est assigné dans l’ordre des choses ; il connut qu’il est un Dieu. Tant il est vrai le mot d’un ancien : Primus in orbe deos fecit timor[1].

  1. Petronius, Fragmenta, 5. Cf. Revue de linguistique, oct. 1872, p. 181. On sait que les anciens étaient singulièrement frappés de la pensée que la Divinité est jalouse de tout succès humain qui dépasse la commune mesure, et ils avaient à ce sujet inventé une déesse qui représentait cette envie, à savoir Némésis, et imaginé la fable de la botte de Pandore. Voyez aussi, comme un exemple remarquable de ce sentiment, les paroles que le vainqueur de Persée, Lucius Paulus, prononce devant le peuple la veille de son entrée triomphale : « Si parmi les dieux immortels, s’écria-t-il, il en est un qui soit blessé de l’éclat de ma fortune… si quis eorum invideret, etc. » (V. Velleius Paterculus, Hist. rom., 1,10.) Quant à l’aphorisme de Pétrone, il y a au livre V du poème de Lucrèce, v. 1217 sqq., un beau commentaire, par anticipation.