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vous. Sortez ! je vous épargne la honte d’être publiquement chassé de ma maison ; mais, ici, je suis encore chez moi ! (Avec exaltation.) Le théâtre, c’est ma maison aussi, c’est mon sanctuaire, c’est mon pavois de triomphe et mon lit de douleurs. C’est là que je voulais vous élever jusqu’à moi par le talent et la vertu, afin de vous laisser, comme un héritage, le fruit de tant de travaux, de chagrins et de fatigues ! Vous y rentrerez comme vous pourrez quand je n’y serai plus ; mais, de mon vivant, vous n’y paraîtrez jamais, car vous souillez une enceinte que j’avais purifiée par l’amour du bien et le langage de la vérité !


BARON.

Molière, je vous déplais, je vous ai offensé apparemment… Et pourtant je puis jurer par ce que je respecte le plus au monde, par votre nom illustre, par votre gloire qui m’est sacrée, par votre bonté que j’adore…


MOLIÈRE.

Tais-toi ! Ne peux-tu m’épargner la douleur d’entendre de tels blasphèmes sortir de ta bouche ? (Le saisissant aux épaules avec une force convulsive et le forçant à plier les genoux.) Si jeune ! avec des yeux si clairs, des traits si purs, porter dans l’âme une si redoutable perversité ! Tiens ! tu me fais horreur, et j’ai envie de te tuer !

Il le jette rudement par terre.

BARON, hors de lui, se relevant.

Oh ! mon Dieu ! si vous n’étiez pas mon bienfaiteur !…


MOLIÈRE, parlant à lui-même, sans le regarder.

Mon Dieu ! ne pouvoir plus estimer ni chérir ce que je préférais à tout le reste ! Avoir vu décliner la vertu d’un roi que j’aimais avec mes entrailles plus encore qu’avec ma raison ! Avoir été forcé d’éteindre dans mon sein l’amour le plus généreux et le plus grand que jamais homme ait ressenti pour une femme… Être réduit à mépriser un homme que j’avais nourri, élevé comme mon propre fils !… Ah ! c’est d’aujourd’hui que je suis vieux… vieux… vieux ! j’ai cent ans !…