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m’avaient laissé cette terre d’Estorade, qui est vaste, mais dont, grâce à ces beaux rochers que j’aimais tant et que j’aime toujours, le produit était mince. Ma pauvre personne ne faisait donc pas illusion aux chercheurs de mariage, et nul ne pouvait penser sérieusement que le fier Alban s’était épris de moi.

» Comme, tout au contraire, il songeait à épouser une de mes cousines et que l’on s’en doutait bien, les plaisanteries dont j’étais l’objet n’avaient rien d’amer, et j’en riais comme les autres.

» Malgré cette velléité d’hyménée, Alban n’était décidé à rien. Un jour que nous causions ensemble dans un coin du salon plein de monde, je le confessai, ou plutôt je le pénétrai. Ce talent de chanteur, cette belle voix dont il paraissait faire si peu de cas, c’était là l’orgueil, le rêve, la passion de sa vie. Il avait alors vingt-deux ans. Il avait fini toutes ses études, et son père le pressait d’embrasser un état. Il les critiquait et les méprisait tous. La musique était la seule chose qu’il crût digne de lui. Il parlait si vivement de l’art et de ce qu’il appelait l’artiste (c’était pour lui comme qui eût dit l’homme, le seul être digne de ce nom), que l’on remarqua l’émotion de son regard, et comme sa langue se déliait en me parlant.

» Moi, je ne m’étonnais pas de son enthousiasme pour la musique, que j’ai toujours aimée passionnément. Mais je l’exhortais à ne pas contrarier le vœu de sa famille