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toutes ses lettres, d’une tendresse angélique et d’une maternelle bonté, m’ont donné le droit de croire, sans être fat, qu’elle m’avait aimé dans le passé, qu’elle avait renoncé au monde à cause de cet amour malheureux, qu’elle m’aimait encore en dépit d’elle-même, et que, par conséquent, elle ne verrait pas mon mariage sans douleur. Or, comme je suis un noble cœur et un honnête homme, je suis résolu à renoncer aux plaisirs et aux avantages de cet établissement si elle-même ne me le conseille. Et, comme la chose est très-délicate, en outre très-pressée (on m’a mis au pied du mur pour prendre une décision dans la semaine), j’ai pensé que, par correspondance, je n’aurais pas la vérité sur les sentiments secrets de Juliette. Je suis donc venu m’adresser à un tiers, afin de n’être pas abusé par la fierté ou la résignation du style épistolaire ; et si, après une explication sincère et complète, que je vous prie d’avoir avec elle, vous pouvez m’affirmer qu’elle se sacrifie sans trop d’effort à mon bonheur, je retournerai me marier sans l’avoir revue, puisqu’elle ne veut, sous aucun prétexte, me recevoir, mais du moins en emportant son pardon ou sa bénédiction. Sans cela, monsieur, il n’est pas de bonheur pour moi, et je renoncerais à la fortune d’un prince, aux caresses d’une houri, même à la gloire de l’artiste, qui a été mon plus beau rêve, plutôt que d’être ingrat envers la plus patiente, la plus miséricordieuse et la plus fidèle des amies.