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mais de déceptions. Elle peut vivre dans sa passion exaltée avec la sérénité d’une fleur de lotus dans l’eau fraîche. Si vous changez la nature de cette passion, si vous lui donnez pour aliment un être matériel, par conséquent fragile, inégal, brutal ou capricieux, vous verrez bientôt que ces âmes sublimes n’ont pas la force de supporter la réalité, et, bien que le corps soit sain, il faut qu’il se brise sous la douleur sans bornes de l’esprit. Croyez-moi, ne souhaitons pas que mademoiselle d’Estorade se marie, ou trouvons-lui un ange, un saint, un esprit de lumière : c’est ce dont je ne me charge pas.

Il me sembla qu’en ce qui concernait mademoiselle d’Estorade, le docteur avait raison. Je la regardais à la lueur de deux bougies que Narcisse avait fait placer auprès d’elle sur une petite table, afin qu’elle pût voir le plan du nouveau parterre qu’il voulait faire exécuter devant sa maison, à la place du tertre et du kiosque. La soirée printanière était douce et calme. La lune, très-sereine, éclairait le visage de Juliette de teintes bleues qui se mariaient étrangement au ton rougeâtre projeté sur elle par les bougies. Ce visage transparent avait ainsi, par moments, un aspect de fantôme. À côté de la solide carnation et de la réelle beauté de madame Pitard, elle semblait flotter comme une vision. Cette illusion s’empara de moi au point que j’en fus effrayé. Ces mains diaphanes, ces cheveux fins et brillants comme de la soie