Page:Sand - Lettres d un voyageur.djvu/290

Cette page n’a pas encore été corrigée

comme tout ce qui tombe d’en haut dans le domaine de l’homme. Mais je crois à la sagesse des nations, à leur grandeur, à leur force, aux influences des contrées qu’elles habitent ; et conséquemment j’ai foi en la prééminence de certaines idées, en fait de croyance et de culte. L’éternelle vérité, à jamais voilée pour les hommes, s’est montrée un peu moins vague à ceux qui l’ont cherchée à travers une atmosphère plus pure et des cieux plus splendides. La nôtre est la plus belle, parce qu’elle est la plus simple. Elle se marie bien avec la nature austère qui l’a conçue, avec les grandes scènes pittoresques et l’ardent climat qui ont révélé à l’homme l’unité de Dieu. Celle du polythéisme est enivrante comme le doux pays qui l’a enfantée ; mais j’y vois toutes les conditions d’excès et d’inconstance qui caractérisent pour l’homme une situation trop fortunée.

J’aime la fable de Bacchus, embryon engourdi dans la cuisse du dieu, survivant, comme Noé, à un cataclysme ; sauvé, comme lui, par une miraculeuse protection, et, comme lui, apportant aux hommes les bienfaits d’un nouvel arbre de vie. Mais, sur les trop fertiles coteaux de la Grèce, je vois la vigne croître et multiplier avec une abondance dont les hommes abusent bientôt, et, de la cuve où Évohé consacra de pures libations à son père, sort la troupe effrénée des hideux Satyres et des obscènes Thyades. Alors les peuples cherchent des jouissances forcenées dans un sage remède envoyé à leurs faiblesses et à leurs ennuis. La débauche insensée pollue les marches des temples ; le bouc, infect holocauste offert aux divinités rustiques, associe des idées de puanteur et de brutalité au culte du plaisir. Les chants de fête deviennent des hurlements ; les danses, des luttes sanglantes où périt le divin Orphée ; le dieu du vin s’est fait le dieu de l’intempérance, et le sombre christianisme est forcé de venir, avec ses macérations et ses jeûnes, ouvrir une route nouvelle à l’humanité ivre et chancelante pour la sauver de ses propres excès.