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Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/98

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travers le feu, un temps où le feu n’aurait pas osé me brûler, où les loups n’auraient pas osé me manger. C’était le temps où vous m’aimiez… À présent, je suis toute seule sur la terre. — Ah ! mon Dieu ! à qui est-ce que je croyais parler ? Je suis toute seule, en effet ; je ne pourrai donc jamais me déshabituer de m’entretenir dans ma pensée avec lui, comme s’il était là ? Qu’est-ce qui vient donc sur le chemin ?… Ah ! c’est Florence. Cela me rassure de voir quelqu’un !

FLORENCE. — J’allais vous chercher, mademoiselle Jenny.

JENNY. — Ah ! de la part de madame ? Elle est inquiète de moi ?

FLORENCE. — Non, c’est moi qui étais inquiet de vous.

JENNY. — Je vous en remercie, car je conviens que je n’étais pas bien rassurée. Voilà les jours qui deviennent courts !

FLORENCE. — Je serais venu plus tôt au devant de vous, si je m’étais senti libre ; mais j’attendais le coucher du soleil pour quitter mon ouvrage, et il me semblait que ce soir il faisait bien des façons pour se retirer ? Aimez-vous mieux marcher seule, ou serez-vous moins fatiguée si je vous donne le bras ?

JENNY. — Je vous donnerais le bras bien volontiers ; mais voyez, dans ces chemins pierreux, je crois qu’il est plus commode de ne pas marcher deux de front.

FLORENCE. — Est-ce que madame de Noirac vous envoie souvent comme cela, seule, dans la campagne ?

JENNY. — Non, c’est la première fois.

FLORENCE. — Si elle recommence, vous devriez lui représenter qu’une jeune fille est exposée dans ces chemins peu fréquentés, et à l’approche de la nuit surtout. Est-ce que vous venez de loin ?

JENNY. — Oh ! non, ce n’est pas bien loin ! Comment saviez-vous de quel côté j’étais ?

FLORENCE. — Parce que je vous ai vue partir ; j’ai pris la même direction, et le bon Dieu a fait le reste.

JENNY. — Et comment avez-vous su que c’était madame qui m’envoyait ?