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Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/45

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FLORENCE. — Je sais qu’elle vous a marqué de l’intérêt, et cela prouve un cœur bien placé, je le reconnais.

JENNY. — Vous le savez ?

FLORENCE. — Je sais beaucoup de choses qui ne sont connues ici que de vous et de votre maîtresse. Soyez tranquille ! tout ce que je sais est à votre avantage, et, en fût-il autrement, je n’en abuserais pas.

JENNY. — Mon Dieu, d’où me connaissez-vous donc ?

FLORENCE. — Vous ne vous souvenez donc pas du tout de ma figure ? Oh ! moi, je n’avais pas oublié la vôtre !

JENNY. — Votre figure ? si fait ! Quand je vous ai vu arriver ce matin, je me suis dit que je ne vous rencontrais pas pour la première fois ; mais il m’est impossible de dire où et quand je vous ai vu. Pardonnez-le-moi ; je suis un peu distraite.

FLORENCE. — Non, vous n’êtes pas distraite naturellement. La distraction d’habitude, c’est de la négligence, c’est l’absence de goût et de conscience dans le travail ; mais on devient préoccupé par suite d’un grand chagrin.

JENNY. — C’est vrai, ce que vous dites-là.

FLORENCE. — Aussi je vous pardonne bien de n’avoir pas fait la moindre attention à moi au magasin.

JENNY. — Ah ! c’est vrai ; c’est au magasin que je vous ai vu ! Mon Dieu, c’est vous qui avez remplacé…

FLORENCE. — Oui, c’est moi qui ai remplacé Gustave. Le lendemain de son départ, vous avez jeté les yeux sur la place qu’il occupait au comptoir, et vous avez vu que je n’étais pas lui, voilà tout.

JENNY. — J’en conviens, j’étais habituée…

FLORENCE. — De tout ce qu’on m’a dit sur vous et sur lui, je ne croirai que ce que vous voudrez.

JENNY. — Ah ! monsieur, croyez ce que vous voudrez vous-même ; tout, excepté quelque chose de mal de sa part ou de la mienne. Nous nous sommes aimés, il m’a quittée au moment de m’épouser. Il a obéi à ses parents qui l’envoyaient à Bordeaux. Voilà tout ; je ne me plains pas de lui !