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Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/35

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donnée, et vous m’avez recueillie ; mais il a été forcé par ses parents, et cela lui faisait tant de peine !

DIANE. — Allons, je le vois, tu meurs d’amour pour un ingrat, pour un égoïste, pour un lâche ; tu crois à sa loyauté, à ses regrets, et lui…

JENNY. — Lui m’a oubliée, vous allez dire ? Eh bien, tant mieux ! il ne souffre pas, lui, au moins !

DIANE. — Sais-tu que tu es une merveille de sentiment et d’abnégation, ma pauvre petite ? Mais cela ne donne point envie d’aimer, de voir comme tu es malheureuse !

JENNY. — Je suis malheureuse, c’est vrai ! je pleure jour et nuit, et cependant, vous voyez, je ne suis pas malade, et mon chagrin ne m’empêche pas de travailler.

DIANE. — Est-ce que tu crois que je m’inquiète de cela ?

JENNY. — Je sais bien que non ! mais c’est pour vous dire que mon malheur ne me tue pas, et que je n’ai pas envie de me consoler.

DIANE. — En vérité ?… Donne-moi un verre de vin de Chypre, ce thé m’affadit l’estomac.

JENNY. — Oh ! que vous avez tort de boire comme ça un tas de choses qui vous excitent les nerfs !

DIANE. — Bon, donne toujours ! Tu dis que tu n’as pas envie de te consoler ?

JENNY. — Non, j’ai du plaisir à me souvenir, à repasser tout mon bonheur dans ma pauvre tête. Comment vous dirai-je ? je suis contente d’aimer toujours et de me dire à tout moment que si je ne suis plus aimée, ce n’est toujours pas ma faute.

DIANE. — J’entends, l’amour était pour toi un culte, une religion ; tu gardes une foi ardente et généreuse dans ton cœur ; et tu plains l’être faible qui a laissé mourir la flamme sainte dans le sien.

JENNY. — Je ne saurais pas dire cela comme vous, et pourtant il me semble que vous dites ce que je pense.

DIANE. — Tu es un être bizarre, Jenny ! bien grand, bien fort peut-être dans sa faiblesse. Je ne suis pas bien sûre de ne pas t’envier ta manière d’aimer… mais il y a une chose