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Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/219

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vous disais tout à l’heure, qu’un abîme de préjugés et de mauvais sentiments, de sentiments faussés par l’orgueil, séparait en nous deux êtres qui pourtant se valaient peut-être l’un l’autre ! Si j’étais un de ceux que vous regardez comme vos égaux, vous ne me diriez pas tout cela ; vous me prendriez la main en me disant : Vicomte ou marquis, vous serez à jamais mon ami. J’ai foi en votre loyauté, et je dors tranquille en vous sachant maître de mes secrets… Et vous dormiriez tranquille effectivement, L’honneur d’un patricien vous paraîtrait une chose si naturelle !

DIANE. — Florence, vous êtes un raisonneur amer ! Ah ! qu’ils sont froids et vindicatifs, ces républicains ! Vous moquez-vous de moi quand vous me dites que l’honneur d’un patricien me paraîtrait sacré, à moi qui viens d’être si lâchement trahie ! Ah ! les hommes du monde ! je les hais maintenant, je les méprise ! et vous croyez que je n’oserais pas vous tendre la main et vous dire : Florence, soyez mon ami ?

FLORENCE. — Non madame, ne le faites pas, car cela ne peut pas être.

DIANE. — Pourquoi donc ?

FLORENCE. — Je vais vous le dire : l’amitié ne s’improvise pas comme l’amour.

DIANE. — Ah ! je vous arrête, car voilà un mensonge, un blasphème ! Tous les beaux sentiments s’improvisent. L’admiration, la reconnaissance ne sont-elles donc pas imprévues, spontanées ? Supposez que vous, mon jardinier depuis deux jours, vous ayez tiré de la rivière un enfant à moi, je ne vous bénirais pas, je ne vous chérirais pas avec transport ? J’attendrais pour cela le temps et l’expérience de votre caractère ! Allons donc !

FLORENCE. — Bien, madame, et dans ce cas-là j’accepterais votre amitié. Elle serait si naturelle, si légitime, que tout le monde la comprendrait. Mais le service que je viens de vous rendre est bien moins important, bien moins méritoire. Il ne m’a coûté que le sacrifice d’une journée de travail ; c’est quelque chose, car j’aime beaucoup le travail ;