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Page:Sand - Jean de la Roche (Calmann-Levy SD).djvu/204

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gardai ce qu’elle regardait. Il y avait comme une harmonie terrible entre ce ciel orageux et lourd, cette contrée de volcans éteints et mon âme anéantie, sur laquelle passaient encore des flammes menaçantes. Je regardais cette femme tranquille, enveloppée d’un reflet de pourpre, voilée au moral comme la statue d’Isis, ravie ou accablée par la solitude. Qui pouvait pénétrer dans sa pensée ? Cinq ans avaient passé sur cette petite tête frisée sans y dérouler un cheveu, sans y faire entrer probablement un regret ou une inquiétude à propos de moi. Et moi, j’étais là, dévoré comme aux premiers jours de ma passion ! J’avais couru sur toutes les mers et par tous les chemins du monde sans pouvoir rien oublier, tandis qu’elle s’était chaque soir endormie dans son lit virginal, autour duquel jamais elle n’avait vu errer mon spectre, ou entendu planer le sanglot de mon désespoir.

Je fus pris d’une sorte d’indignation qui tournait à la haine. Un moment je crus que je ne résisterais pas au désir brutal de la surprendre, d’étouffer ses cris… Mais tout à coup je vis sur cette figure de marbre un point brillant que du revers de la main elle fit disparaître à la hâte : c’était une larme. D’autres larmes suivirent la première, car elle chercha son mouchoir, qu’elle avait perdu, et elle ouvrit une petite sacoche de maroquin qu’elle portait à sa ceinture, y prit un