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ce moment jusqu’à celui où je fus repris par la destinée ; mais j’ai pensé qu’en abordant mon récit j’avais entrepris forcément une étude psychologique sur moi-même, et je me vois entraîné à la continuer pour que ma conduite ait un sens.

D’abord, en m’installant, à la grande joie de Roger, dans le pavillon de l’intendance à Ménouville, je crus que j’allais être très-heureux. Je n’étais plus laquais, j’étais fonctionnaire. Je n’étais plus Charles, on m’appelait de mon nom de famille, j’étais M. Louvier. Je n’étais plus gouverné que par un maître absent qui me connaissait trop pour rien discuter. J’avais préféré un traitement fixe à tout ce qui eût pu ressembler à un tripotage dans les produits. Je m’efforçais d’augmenter le bien-être de la maison sans diminuer le rapport de la terre, et cela était très-facile du moment que je ne spéculais pas pour mon compte et que j’étais impossible à duper. De ce côté-là, je n’ai pas lieu de regretter le rôle que j’ai joué dans la famille.

Après les premiers soins que je donnai à mon installation, ma tristesse revint. C’était une sorte d’ennui de toutes gens et de toutes choses. L’estime et l’amitié qu’on me témoignait ne me paraissaient pas sincères. J’étais injuste, car tout le monde, madame elle-même, madame surtout, me témoignait une confiance sans bornes pour tout ce qui concernait ma gestion, et les subalternes que je gouvernais s’applaudissaient de ma politesse et de mon équité.