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vingt et un ans. Il avait des goûts sérieux et jugeait la femme un être frivole, ennemi du travail utile et du recueillement ; mais l’âge était venu où la nature parle plus haut que la raison. Il vit cette belle femme et l’aima tout aussitôt comme un fou. Il l’aima d’autant plus qu’il ne s’en aperçut pour ainsi dire point. Du moins, je m’en aperçus avant lui, moi qui l’examinais froidement et suivais d’un œil attentif et désintéressé ses mouvements et ses regards. En un quart d’heure, ce jeune homme avait franchi, sans le savoir, un abîme. Sa figure et sa voix étaient changées. Son attitude était comme brisée, son œil n’avait plus d’éclairs. Sa fierté, qu’il exhalait par tous les pores un instant auparavant, était vaincue. Il ne marchait plus de même. C’était comme s’il n’avait plus conscience de sa force et de sa volonté ; il chancelait par moments comme un homme ivre.

Enfin, au bout d’une demi-heure de marche, nous vîmes se dresser devant nous le donjon de Flamarande, énorme bloc de maçonnerie qui dominait d’autres bâtiments en partie ruinés. Le site, que madame trouva magnifique, me sembla vraiment terrible. Le donjon était porté par un rocher à pic de deux ou trois cents mètres, contre lequel un torrent encombré de roches et de débris grondait effroyablement. Sur les pentes rapides des montagnes environnantes s’étageaient de tristes forêts de sapins et de hêtres. Le hameau de Flamarande,