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Page:Sand - Correspondance 1812-1876, 5.djvu/171

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choses pour ce qu’elles sont par elles-mêmes, pour ce qu’elles représentent aux yeux de votre âme, et nullement pour ce qu’elles apporteront en plus à votre destinée. C’est comme le tableau ou la statue que l’on voudrait avoir à soi, quand on rêve en même temps un beau chez soi pour l’y mettre.

Mais on a parcouru la verte bohème sans y rien amasser ; on est resté gueux, sentimental et troubadour. On sait très bien que ce sera toujours de même et qu’on mourra sans feu ni lieu. Alors, on pense à la statue, au tableau dont on ne saurait que faire et que l’on ne saurait où placer avec honneur si on les possédait. On est content de les savoir en quelque temple non profané par la froide analyse, un peu loin du regard, et on les aime d’autant plus. On se dit : « Je repasserai par le pays où ils sont. Je verrai encore et j’aimerai toujours ce qui me les a fait aimer et comprendre. Le contact de ma personnalité ne les aura pas modifiés, ce ne sera pas moi que j’aimerai en eux. »

Et c’est ainsi, vraiment, que l’idéal, qu’on ne songe plus à fixer, se fixe en vous parce qu’il reste lui. Voilà tout le secret du beau, du seul vrai, de l’amour, de l’amitié, de l’art, de l’enthousiasme et de la foi. Penses-y, tu verras.

Cette solitude où tu vis me paraîtrait délicieuse avec le beau temps. En hiver, je la trouve stoïque et suis forcée de me rappeler que tu n’as pas le besoin moral de la locomotion à l’habitude. Je pensais qu’il