Page:Sand - Correspondance 1812-1876, 5.djvu/167

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de Paris, c’est-à-dire guerrier et chevalier — comme je suis restée troubadour, c’est-à-dire croyant à l’amour, à l’art, à l’idéal, et chantant quand même, quand le monde siffle et baragouine. Nous sommes les jeunes fous de cette génération. Ce qui va nous remplacer s’est chargé d’être vieux, blasé, sceptique à notre place. Ceci donne, hélas ! bien raison à vos craintes sur l’avenir. Voici justement ce que m’écrit, en même temps que vous, un excellent ami à moi, Gustave Flaubert, un de ceux qui sont restés jeunes à quarante-six ans :

« Ah ! oui, je veux bien vous suivre dans une autre planète ; l’argent rendra la nôtre inhabitable dans un avenir rapproché. Il sera impossible, même au plus riche, d’y vivre sans s’occuper de son bien. Il faudra que tout le monde passe plusieurs heures par jour à tripoter ses capitaux : ce sera charmant ! »

C’est qu’à côté d’une politique qui est grosse de catastrophes, il y a une économie sociale qui est grosse d’apoplexie foudroyante. Tout ce que vous prévoyez de la contagion anglo-saxonne arrivera. C’est là le nuage qui mange déjà tout l’horizon ; la Prusse n’est qu’un grain qui ne crèvera peut-être pas. La stérilité des esprits et des cœurs est bien autrement à redouter que le manque de fusils, de soldats et d’émulation à un moment donné. Il faudra traverser une ère de ténèbres où notre souvenir — celui de notre glorieuse Révolution et de ces grands jours qui nous ont laissé une flamme dans l’esprit — disparaîtra comme le reste.