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Page:Sand - Correspondance 1812-1876, 5.djvu/147

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ou non l’ordure ; quand ils seront soûls d’ordures, ils mangeront le pain ; mais, s’il n’y en a pas, ils mangeront l’ordure in secula seculorum.

Je vous ai entendu dire : « Je n’écris que pour dix ou douze personnes. »

On dit, en causant, bien des choses qui sont le résultat de l’impression du moment ; mais vous n’étiez pas seul à le dire : c’était l’opinion du lundi ou la thèse de ce jour-là ; j’ai protesté intérieurement. Les douze personnes pour lesquelles on écrit et qui vous apprécient, vous valent ou vous surpassent ; vous n’avez jamais eu, vous, aucun besoin de lire les onze autres pour être vous. Donc, on écrit pour tout le monde, pour tout ce qui a besoin d’être initié ; quand on n’est pas compris, on se résigne et on recommence. Quand on l’est, on se réjouit et on continue. Là est tout le secret de nos travaux persévérants et de notre amour de l’art. Qu’est-ce que c’est que l’art sans les cœurs et les esprits où on le verse ? Un soleil qui ne projetterait pas de rayons et ne donnerait la vie à rien.

En y réfléchissant, n’est-ce pas votre avis ? Si vous êtes convaincu de cela, vous ne connaîtrez jamais le dégoût et la lassitude. Et, si le présent est stérile et ingrat, si on perd toute action, tout crédit sur le public, en le servant de son mieux, reste le recours à l’avenir, qui soutient le courage et efface toute blessure d’amour-propre. Cent fois dans la vie, le bien que l’on fait ne paraît servir à rien d’immédiat ; mais