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Page:Sand - Correspondance 1812-1876, 3.djvu/202

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CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND

Mais l’art ne se fait pas à volonté non plus, c’est fugitif, et la conscience d’un devoir à remplir ne force pas l’inspiration à descendre. La forme du théâtre, étant nouvelle pour moi, m’a un peu ranimée dernièrement, et c’est la seule étude à laquelle j’aie pu me livrer depuis un an.

Ce sera peut-être inutile. La censure, qui laisse un libre cours aux obscénités révoltantes du théâtre, ne permettra peut-être pas qu’on prêche l’honnêteté avec quelque talent, aux hommes, aux femmes et aux enfants du peuple. J’ai refusé d’être jouée au Théâtre-Français ; je veux aller au boulevard avec Bocage. On ne nous y laissera pas aller probablement : plus on aura la certitude que nous y voulons porter une prédication évangélique sous des formes douces et chastes, plus on nous en empêchera. Mais, si nous voulions y porter le scandale de la gaudriole, les couplets obscènes du vaudeville, les gentillesses divertissantes du bon temps de la Régence, nous aurions le champ libre comme les autres.

Me retournerai-je vers la contemplation des faits ? me réjouirai-je de l’amélioration des mœurs ? me dirai-je qu’il est indifférent d’y contribuer ou non, pourvu que le bien se fasse et que le vrai bonheur sourie autour de soi ? C’est en vain que je chercherais cette consolation dans le milieu où je vis. Le peuple des provinces est affreusement égoïste. Le paysan est ignorant ; mais l’artisan qui comprend, qui lit et qui parle est dix fois plus corrompu à l’heure qu’il est.