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Page:Sand - Correspondance 1812-1876, 3.djvu/162

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CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND

dans ce triste temps, on ose à peine causer avec ses amis. On se sent si démoralisé, si sombre ; on a tant de peine à ne pas devenir égoïste ou méchant ! On craint de faire du mal à ceux qu’on aime en leur disant tout le mal qu’on porte en soi-même. Et pourtant, tout cela est lâche et impie. Dieu abandonne ceux qui doutent de lui. Il ne fait de miracles que pour les croyants. C’est le scepticisme des vingt années de Louis-Philippe qui est cause de tout ce qui nous arrive.

Mais Rome croyait ! Rome espérait et combattait, hélas ! et nous l’avons tuée. Nous sommes des assassins, et on parle de gloire à nos soldats ! Mon Dieu, mon Dieu, ne nous laissez pas plus longtemps douter de vous ! Il ne nous reste qu’un peu de foi. Si nous perdons cela, nous n’aurons plus rien.

J’espère que Mazzini est sauvé de sa personne. Mais son âme survivra-t-elle à tant de désastres ? Vous avez raison quand vous dites qu’il a vécu trente ans pour mourir comme il va mourir un de ces jours ; car l’Europe est livrée aux assassins, et, s’il ne se jette pas dans leurs mains, il y tombera, tôt ou tard. J’ai reçu de lui une lettre admirable. Mais je ne vous dirai pas quels sont ses projets. Je crains que le secret des lettres ne soit pas respecté à la poste.

Et vous, mon enfant, vous êtes fatigué, ennuyé de la vie de bureau. Vous regrettez le travail des bras, la vie de l’ouvrier. Je le conçois bien. Moi, je voudrais être paysan et avoir de la terre à bêcher huit heures