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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 7, 1854.djvu/71

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LÉLIA.

tremblait et croyait faire un rêve. Il était trop troublé pour se demander où l’emmenait Lélia. Il croyait sentir sa main dans la sienne et craignait de s’éveiller.

Lorsqu’ils furent au bout de cette galerie souterraine, elle tira le cordon de soie d’une sonnette. Une porte s’ouvrit seule comme par enchantement. Ils montèrent les degrés qui conduisaient au pavillon d’Aphrodise.

Comme ils traversaient un couloir silencieux où le bruit des pas s’amortissait sur les tapis, Sténio crut voir passer rapidement près de lui une femme vêtue comme Lélia ou comme Pulchérie. Il ne s’en inquiéta point, car Lélia tenait toujours sa main, et il entra avec elle dans un boudoir délicieux. Elle éteignit aussitôt toutes les bougies, ôta son masque, et le jeta dans un cabinet voisin ; puis elle revint s’asseoir près de Sténio sur un divan de soie brochée d’or, et un verrou fut tiré au dehors par je ne sais quelle main malicieuse ou discrète.

« Sténio ! vous m’avez désobéi, dit-elle. Je vous avais défendu de chercher à me revoir avant un mois, et voici déjà que vous couriez après moi.

— Est-ce pour me gronder que vous m’avez amené ici ? dit-il. Après une séparation qui m’a paru si longue, faut-il que je vous retrouve irritée contre moi ? N’y a-t-il pas un an que je vous ai quittée ? Comment voulez-vous que je sache le compte des jours qui se traînent loin de vous ?

— Vous ne pouvez donc pas vivre sans moi, Sténio ?

— Je ne le puis pas, ou il faut que je devienne fou. Vous avez vu comme mes joues se sont déjà creusées, comme mes lèvres se sont flétries sous le feu de la fièvre, comme mes yeux et mes paupières ont été ravagés par l’insomnie. Direz-vous encore que mon imagination seule est malade, et ne voyez-vous pas que l’âme peut tuer le corps ?

— Aussi je ne vous fais pas de reproches, enfant. Votre pâleur me touche et vous embellit, et tout à l’heure votre résistance aux séductions de ma sœur m’a donné de l’orgueil. Je comprends qu’il est beau d’être aimée ainsi, et je veux tâcher, Sténio, de trouver mon bonheur en vous. Oui, j’y suis décidée, je ne chercherai plus. La seule chose qui puisse adoucir la vie, c’est une affection comme la vôtre. Je ne la mérite pas, mais je l’accepte avec reconnaissance. Ne dites plus que Lélia est insensible. Je vous aime, Sténio, vous le savez bien. Seulement je me débattais contre ce sentiment que je craignais de mal comprendre et de mal partager. Mais vous m’avez dit bien des fois que vous accepteriez l’amour que je vous accorderais, fût-il au-dessous du vôtre : je ne résisterai donc plus. Je me livre à la bonté de Dieu et à la puissance de votre cœur. Tenez, je sens que je vous aime. Êtes-vous content, êtes-vous heureux, Sténio ?

— Oh ! bien heureux ! dit Sténio éperdu, en tombant à ses pieds et en les couvrant de ses pleurs. Est-il vrai que je ne rêve point ? Est-ce bien Lélia qui parle ainsi ? Mon bonheur est si grand que je n’y crois pas encore.

— Croyez, Sténio, et espérez. Peut-être que Dieu aura pitié de vous et de moi. Peut-être qu’il rajeunira mon cœur et qu’il le rendra digne du vôtre. Dieu vous doit bien cette récompense, à vous qui êtes si pur et si pieux. Appelez sur moi un rayon de son feu divin.

— Oh ! ne parle pas ainsi, Lélia. N’es-tu pas cent fois plus grande que moi devant lui ! N’as-tu pas aimé, n’as-tu pas souffert bien plus longtemps que moi ? Oh ! sois heureuse, et repose-toi enfin dans mes bras d’une si rude destinée. Ne te fatigue pas à m’aimer, ne tourmente pas ton pauvre cœur, dans la crainte de ne pas faire assez pour moi. Oh ! je te le dis encore, aime-moi comme tu pourras.

Lélia passa son bras autour du cou de Sténio ; elle déposa sur ses lèvres un long baiser si ardent et si obstiné, que Sténio poussa un cri de joie et s’écria : — Ô Galathée !

Un léger bruit se fit entendre dans le cabinet voisin. Sténio tressaillit. Lélia le retint en serrant plus fort son bras autour de son cou. Il demeura ivre d’amour et de joie à ses pieds ; puis un long silence suivit cette étreinte.

« Eh bien ! Sténio, dit-elle en sortant d’une longue et douce rêverie, qu’avez-vous à me dire ? Êtes-vous déjà moins heureux ?

— Oh ! non, mon ange ! répondit Sténio.

— Voulez-vous que nous allions faire une promenade en gondole dans la baie ? dit Lélia en se levant.

— Eh quoi ! déjà nous quitter, répondit Sténio avec tristesse.

— Nous ne nous quitterons pas, dit-elle.

— Eh ! n’est-ce pas nous quitter que de retourner parmi cette foule ? Nous étions si bien ici ! Cruelle ! vous avez toujours besoin de mouvement et de distraction. Avouez-le, Lélia, l’ennui vous poursuit déjà près de moi.

— Vous mentez, mon amour, répondit Lélia en se rasseyant.

— Eh bien ! dit-il, embrasse-moi encore.

Lélia l’embrassa comme la première fois. Sténio tomba alors dans une sorte de délire. — Oh ! laisse-moi tes lèvres parfumées ? s’écria-t-il, tes lèvres plus douces que le miel. C’est la première fois que tu fais descendre sur moi, du haut des cieux, cette volupté inconnue. Qu’as-tu donc, ce soir, ô ma bien-aimée ? quel feu émane de toi ? quelle langueur s’empare de moi-même ? Où suis-je ? quel dieu plane sur nos têtes ? Pourquoi disais-tu que tu ne savais pas inspirer de pareils transports ? Tu ne le voyais donc pas ? car tu me consumes, et l’air s’embrase autour de toi !

— Vous m’aimez donc mieux aujourd’hui que vous n’avez fait jusqu’ici ? lui dit-elle.

— C’est aujourd’hui seulement que je t’aime, s’écria Sténio ; car c’est d’aujourd’hui qu’il ne se mêle à mon bonheur ni doute ni crainte. »

Lélia se leva de nouveau.

« Vous me faites pitié, lui dit-elle d’un ton presque méprisant. Ce n’est point une âme que vous voulez : c’est une femme, n’est-ce pas ?

— Oh ! dit Sténio, pour l’amour du ciel ! ne redeviens pas le spectre moqueur et cruel qui venait de faire place à la plus belle, à la plus sainte, à la plus aimée des femmes. Rends-moi tes caresses, rends-moi mon délire, rends-moi la maîtresse qui était prête à se révéler ! C’est ainsi vraiment que tu es digne de tout mon amour, je le sens. Va, ne crains pas de descendre ; je viens de t’aimer réellement pour la première fois. Mon imagination était seule éprise de toi jusqu’ici. Aujourd’hui mon cœur s’ouvre à la tendresse véritable, à la reconnaissance, car aujourd’hui tu donnes le bonheur.

— Ainsi l’amour d’une intelligence n’est rien ! répéta Lélia d’une voix sombre ; dites encore, Sténio, dites encore que c’est ainsi que vous m’aimez ! Voilà tout ce que vous vouliez de moi ? Voila quelle fin miraculeuse et divine se proposait votre passion si poétique et si grande ? »

Sténio désespéré se jeta le visage contre les coussins.

« Oh ! vous me tuerez, dit-il en sanglotant, vous me tuerez par vos mépris !… »

Il lui sembla que Lélia sortait, et il releva la tête avec effroi. Il se trouva dans une obscurité profonde, et se leva pour la chercher dans les ténèbres. Une main humide prit la sienne.

« Allons donc ! lui dit la voix adoucie de Lélia. J’ai pitié de toi, enfant : viens sur mon cœur, et oublie ta peine. »

XXXVII.

Quand Sténio souleva sa tête appesantie, des chants d’oiseaux annonçaient au loin dans les campagnes les approches du jour. L’horizon blanchissait, et l’air frais du matin arrivait par bouffées embaumées sur le front humide et pâle du jeune homme. Son premier mouvement fut d’embrasser Lélia ; mais elle avait rattaché son masque, et elle le repoussa doucement en lui faisant signe de garder le silence. Sténio se souleva avec effort, et, brisé de fatigue, d’émotion et de plaisir, il s’approcha de la fenêtre entr’ouverte. L’orage était entièrement