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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 7, 1854.djvu/54

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LÉLIA.

le poids de cette destinée que vous avez choisie ! À qui la faute ? Puisse cette leçon vous être utile ! Souvenez-vous de nos querelles, de nos luttes et de notre séparation ; nous nous sommes mutuellement prédit notre perte !

— Hélas ! je vous ai prédit le mépris des hommes, Pulchérie, l’abandon, une horrible vieillesse… Je ne peux pas avoir encore raison ; grâce au ciel, vous êtes toujours belle et jeune. Mais déjà n’avez-vous pas senti la honte vous brûler de son fer rouge ? Toute cette foule avide et désœuvrée qui vous cherche dans cet instant pour assouvir une insolente curiosité, ne l’entendez-vous pas gronder comme une bête immonde ? Ne sentez-vous pas sa chaude haleine qui vous poursuit et vous infecte ? Écoutez, elle vous appelle, elle vous réclame comme sa proie ; courtisane, vous lui appartenez ! Oh ! si elle vient jusqu’ici, ne dites pas que vous êtes ma sœur ! Si elle allait nous confondre ensemble ! Si elle osait mettre sur moi ses mains impures ! Pauvre Pulchérie, voilà ton maître, voilà ton Dieu, voilà ton amant ! ce peuple, tout ce peuple ! Tu as trouvé le plaisir dans ses embrassements ; tu vois bien, ma paure sœur, que tu es plus vile que la poussière de ses pieds !

— Je le sais, dit la courtisane en passant sa main sur son front d’airain comme pour en chasser un nuage ; mais moi, braver la honte, c’est ma vertu ; c’est ma force, comme la vôtre est de l’éviter ; c’est ma sagesse, vous dis-je, et elle me mène à mon but, elle surmonte des obstacles, elle survit à des angoisses toujours renaissantes, et, pour prix du combat, j’ai le plaisir. C’est mon rayon de soleil après l’orage, c’est l’île enchantée où la tempête me jette et, si je suis avilie, du moins je ne suis pas ridicule. Être inutile, Lélia, c’est être ridicule ; être ridicule, c’est pis que d’être infâme ; ne servir à rien dans l’univers, c’est plus méprisable que de servir aux derniers usages.

— Peut-être ! dit Lélia d’un air sombre.

— D’ailleurs, reprit la courtisane, qu’importe la honte à une âme vraiment forte ? Savez-vous, Lélia, que cette puissance de l’opinion devant laquelle les âmes qu’on appelle honnêtes sont si serviles, savez-vous qu’il ne s’agit que d’être faible pour s’y soumettre, qu’il faut être fort pour lui résister ? Appelez-vous vertu un calcul d’égoïsme si facile à faire et dans lequel tout vous encourage et vous récompense ? Comparez-vous les travaux, les douleurs, les héroïsmes d’une mère de famille à ceux d’une prostituée ? Quand toutes deux sont aux prises avec la vie, pensez-vous que celle-là mérite plus de gloire, qui a eu le moins de peine ?

« Mais quoi ! Lélia, mes discours ne te font donc plus frémir comme autrefois ? Tu ne me réponds rien ? Ce silence est affreux. Lélia, tu n’es donc plus rien ! Te voilà donc effacée comme un pli de l’onde, comme un nom écrit sur le sable ? Ton noble sang ne se soulève plus aux hérésies de la débauche, aux impudences de la matière ? Reveille-toi donc, Lélia, défends donc la vertu, si tu veux que je croie qu’il existe quelque chose qui s’appelle de ce nom !

— Parlez toujours, répondit Lélia d’un ton sinistre. Je vous écoute.

— Enfin, qu’est-ce que Dieu nous impose sur la terre ? poursuivit Pulchérie. C’est de vivre, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que la société nous impose ? C’est de ne pas voler. La société est ainsi faite, que beaucoup d’individus n’ont pas autre chose pour vivre qu’un métier autorisé par elle et par elle flétri d’un nom odieux, le vice. Savez-vous de quel acier il faut qu’une pauvre créature soit trempée pour vivre de cela ? De combien d’affronts on cherche à lui faire payer les faiblesses qu’elle a surprises et les brutalités qu’elle a assouvies ? Sous quelle montagne d’ignominies et d’injustices il faut qu’elle s’accoutume à dormir, à marcher, à être amante, courtisane et mère, trois conditions de la destinée de la femme auxquelles nulle femme n’échappe, soit qu’elle se vende par un marché de prostitution ou par un contrat de mariage ? Ô ma sœur ! combien les êtres déshonorés publiquement et injustement sont en droit de mépriser la foule qui les frappe de sa malédiction, après les avoir souillés de son amour ! Vois-tu, s’il y a un ciel et un enfer, le ciel sera pour ceux qui auront le plus souffert et qui auront trouvé sur leur lit de douleur encore quelques sourires de joie, quelques bénédictions à envoyer vers Dieu ; l’enfer pour ceux qui auront accaparé la plus belle part de l’existence et qui en auront méconnu le prix. La courtisane Zinzolina, au milieu des horreurs de la dégradation sociale, aura confessé sa foi en restant fidèle à la volupté ; l’ascétique Lélia, au fond d’une vie austère et respectée, aura renié Dieu à toute heure en fermant ses yeux et son âme aux bienfaits de l’existence.

— Hélas ! vous m’accusez, Pulchérie, et vous ne savez pas s’il a dépendu de moi de faire un choix et de suivre un plan dans la vie. Savez-vous quel a été mon sort depuis que nous nous sommes séparées ?

— J’ai su ce que le monde a dit de vous, répondit la courtisane ; j’ai vu seulement que vous aviez une existence problématique comme femme. J’ai su que vous marchiez environnée de mystère et d’affectation poétique, et j’ai souri de pitié en songeant à cette hypocrite vertu qui consiste à tirer vanité de l’impuissance ou de la peur.

— Humiliez-moi, répondit Lélia ; j’ai si peu de confiance en moi aujourd’hui, que je ne trouve rien pour me justifier ; mais voulez-vous entendre le récit de cette vie si aride et si pâle, et pourtant si longue et si amère ? Vous me direz ensuite s’il peut y avoir un remède à de si anciennes douleurs, à de si profonds découragements.

— J’écoute, répondit Pulchérie en appuyant son bras rond et blanc sur le pied d’une nymphe de marbre qui se cachait souriante et maniérée dans les rameaux sombres. Parle, ma sœur, conte-moi les misères de ta destinée, et d’abord laisse-moi te dire que je les sais d’avance. Quand, pâle et mince comme une sylphide, tu marchais au fond de nos bois appuyée sur mon bras, attentive au vol des oiseaux, à la nuance des fleurs, au changeant aspect des nuées, insensible au regard des jeunes chasseurs qui passaient et nous suivaient de l’œil au travers des arbres, déjà je savais bien, Lélia, que ta jeunesse se consumerait à poursuivre de vains rêves et à dédaigner les seuls avantages de la vie. Te souviens-tu de ces promenades sans fin que nous faisions dans nos champs paternels, et de ces longues rêveries du soir, quand, appuyées toutes deux sur la rampe dorée de la terrasse, nous regardions, toi les étoiles blanches au front des collines, moi les cavaliers poudreux qui descendaient le sentier ?

— Je me rappelle bien tout, répondit Lélia. Tu suivais d’un œil attentif tous ces voyageurs déjà effacés dans la brume du couchant. À peine pouvais-tu distinguer leurs vêtements et leur attitude ; mais tu te prenais de prédilection ou de dédain pour chacun d’eux, selon qu’il descendait la colline avec audace ou précaution. Tu riais sans pitié du cavalier prudent qui mettait pied à terre pour traîner par la bride sa monture incertaine et paresseuse ; tu applaudissais de loin à celui qui, d’un pas ferme et soutenu, affrontait les dangers du versant rapide. Une fois je me souviens que je te repris sévèrement pour avoir, dans un transport d’admiration, agité ton mouchoir pour encourager un jeune fou qui se lançait impétueusement, et qui, deux ou trois fois, soutint vigoureusement son cheval près de rouler dans le ravin.

— Et pourtant il ne pouvait ni me voir ni m’entendre, reprit Pulchérie. Nous étiez indignée, vous ma sœur farouche, de l’intérêt que j’accordais à un homme ; vous n’étiez sensible qu’aux insaisissables beautés de la nature, au son, à la couleur, jamais à la forme distincte et palpable. Un chant éloigné vous faisait verser des larmes. Mais, dès que le pâtre aux jambes nues paraissait au sommet de la colline, vous détourniez les yeux avec dégoût ; vous cessiez d’écouter sa voix ou d’y prendre plaisir. En tout la réalité berçait vos perceptions trop vives et détruisait votre espoir trop exigeant. N’est-il il pas vrai, Lélia ?

— C’est vrai, ma sœur, nous ne nous ressemblions pas. Plus sage et plus heureuse que moi, vous ne viviez