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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 7, 1854.djvu/208

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L’USCOQUE.

elle. Tu m’avais dit : « Je la sauverai de l’incendie. J’irai d’abord à elle, je la prendrai dans mes bras, je la porterai sur mon navire. » Et je te croyais, et je n’aurais jamais pensé que tu fusses capable de l’abandonner.



J’ai ordre de vous arrêter… (Page 50.)

« Cependant, non content de la livrer aux flammes, et craignant sans doute que je ne volasse à son secours, tu as été la trouver et tu l’as frappée de ton poignard. Je l’ai vue baignée dans son sang, et je me suis dit : L’homme qui s’attaque à ce qui est fort est grand, car il est brave ; l’homme qui brise ce qui est faible est méprisable, car il est lâche ; et j’ai pleuré ta femme, et j’ai juré sur son cadavre que, le jour où tu voudrais me traiter comme elle, sa mort serait vengée.

« Cependant je t’ai vu souffrir, j’ai cru à tes larmes, et je t’ai pardonné. Je t’ai suivi à Venise ; je t’ai été fidèle et dévouée comme le chien l’est à celui qui le nourrit, comme le cheval l’est à celui qui lui passe le mors et la bride. J’ai dormi à terre, en travers de ta porte, comme la panthère au seuil de l’antre où reposent ses petits. Je n’ai jamais adressé la parole à un autre que toi ; je n’ai jamais fait entendre une plainte, et mon regard même ne t’a jamais adressé un reproche. Tu as rassemblé dans ton palais des compagnons de débauche ; tu t’es entouré d’odalisques et de bayadères. Je leur ai présenté moi-même les plats d’or, et j’ai rempli leurs coupes du vin que la loi de Mahomet me défendait de porter à mes lèvres. J’ai accepté tout ce qui te plaisait, tout ce qui te semblait nécessaire ou agréable. La jalousie n’était pas un sentiment fait pour moi. Il me semblait, d’ailleurs, avoir changé de sexe en changeant d’habit. Je me croyais ton frère, ton fils, ton ami ; et, pourvu que tu me traitasses avec amitié, avec confiance, je me trouvais heureuse.

« Tu as voulu te remarier ; tu as eu le tort de me le cacher. Je savais déjà la langue que tu me croyais incapable de jamais apprendre. Je savais tout ce que tu faisais. Je ne t’aurais jamais contrarié dans ton projet ; j’eusse aimé et respecté ta femme, je l’eusse servie comme ma patronne légitime, car on la disait aussi belle, aussi chaste, aussi douce que la première. Et si elle eût été perfide, si elle eût manqué à ses devoirs en tramant quelque complot contre toi, je t’aurais aidé à la faire mourir. Cependant tu me craignais, et tu entourais tes nouvelles amours d’un mystère outrageant pour moi. Je t’observais, et je ne te disais rien.