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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 7, 1854.djvu/201

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L’USCOQUE.

le frère ait été éveillé et m’ait regardée par la fenêtre. Je me suis éloignée alors de quelques pas ; mais j’ai continué de jouer comme pour le braver. Il m’avait reconnue à mon costume ; c’est ce que je voulais. Il est sorti de sa maison, il s’est approché de moi en me menaçant. Je me suis éloignée encore, mais en continuant toujours de jouer du luth, et je me suis encore arrêtée. Il est encore venu sur moi, et je me suis éloignée de nouveau. Alors, comme il s’en retournait vers sa maison, je me suis mise à courir du même côté et à jouer en me rapprochant toujours. La fureur lui est venue, et, croyant sans doute que j’agissais ainsi par ton ordre, il a recommencé à courir sur moi l’épée à la main. Je me suis fait poursuivre ainsi jusqu’à cet endroit où le pavé de la rive cesse tout à coup, et où plusieurs marches conduisent en tournant jusqu’au niveau de l’eau pour l’abordage des gondoles. Il n’y avait là ni barque ni homme ; pas le moindre bruit, pas la moindre lumière. Je me suis cramponnée fortement à la petite colonne qui termine la rampe, et j’ai attendu en me baissant qu’il vînt jusque-là. Il y est venu, en effet ; il s’est appuyé presque sur moi sans me voir, et s’est penché sur l’eau pour chercher des yeux si quelque gondole m’avait mise à l’abri de sa colère. Dans ce moment-là, j’ai arraché d’une main son manteau, de l’autre je l’ai frappé. Il a voulu se débattre, lutter…, mais son pied avait glissé sur les marches humides ; il perdait l’équilibre ; je l’ai poussé, et il a roulé au fond de l’eau. Voilà comme les choses se sont passées. »



Et j’ai lavé et nettoyé les marches… (Page 49.)

La voix de Naam s’éteignit, et un frisson passa par tout son corps.

« Au fond, dit Soranzo d’un air inquiet, tu n’en es pas sûre ; tu as pris la fuite ?

— Je n’ai pas pris la fuite, dit Naam en se ranimant ; je suis restée penchée sur l’eau jusqu’à ce que l’eau fût redevenue aussi unie que la surface d’un miroir. Alors j’ai arraché aux pierres humides de la rive une poignée d’herbes marines, et j’ai lavé et nettoyé les marches couvertes de sang. Il n’y avait personne, et il ne s’y est fait aucun bruit. Je suis restée cachée dans l’angle d’un mur : j’ai entendu marcher. On venait du palais Memmo. J’ai quitté doucement mon poste et j’ai marché jusqu’ici.

— Tu auras eu peur ? Tu auras couru ?

— Je suis venue lentement, je me suis arrêtée plusieurs fois, j’ai regardé autour de moi ; personne ne m’a