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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 7, 1854.djvu/180

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L’USCOQUE.

la hauteur de Teakhi ; puis il reviendra laver la tache que le soupçon a faite à son honneur, ou s’ensevelir sous les décombres de la forteresse.

« Cette nuit est la dernière que nous passerons ensemble sous le toit de ce donjon, ajoute-t-il. C’est peut-être la dernière de notre vie que nous passerons sous les mêmes lambris. Ma Giovanna ne s’armera point de fierté à cette heure fatale. Elle ne repoussera pas mon amour et mon repentir. Elle m’ouvrira son cœur et ses bras ; pour la dernière fois peut-être, elle me rendra ce bonheur qu’elle seule m’a fait connaître sur la terre. »

En parlant ainsi, il l’enlace dans ses bras, et humilie devant elle ce front superbe qui tant de fois l’a fait trembler. En même temps il cherche à lire dans ses yeux le degré de confiance qu’il inspire, ou de soupçon qu’il lui reste à combattre. Il pense qu’il est temps encore de reprendre son empire sur cette femme qui l’a tant aimé, et auprès de qui, tant qu’il l’a voulu, sa puissance de persuasion n’a jamais échoué. Mais elle se dégage de ses étreintes et le repousse froidement.

« Laissez-moi, lui dit-elle. S’il reste un moyen humain de réhabiliter votre honneur, je vous en félicite ; mais il n’en est aucun pour vous de ressaisir sur moi vos droits d’époux. Si vous succombez dans votre entreprise, vos fautes seront peut-être expiées, et je prierai pour vous ; mais si vous survivez, je n’en serai pas moins séparée de vous pour jamais. »

Orio pâlit et fronce le sourcil ; mais Giovanna ne s’émeut plus de sa colère. Orio se contient et persiste à l’implorer. Il feint de prendre sa froideur pour du dépit ; il l’interroge, il veut savoir si elle persiste à l’accuser. Giovanna refuse de s’expliquer.

« Je ne dois compte de mes pensées qu’à Dieu, lui dit-elle ; Dieu seul est désormais mon époux et mon maître. J’ai tant souffert de l’amour terrestre que j’en ai reconnu le néant. J’ai fait un vœu : en rentrant à Venise, je ferai rompre mon mariage par le pape, et je prendrai le voile dans un couvent. »

Orio affecte de rire de cette résolution. Il feint de n’y point croire et d’espérer que, dans quelques heures, Giovanna se laissera fléchir par ses caresses. Il se retire d’un air présomptueux qui remplit de mépris cette âme tendre, mais fière, qui ne peut plus aimer l’être qu’elle méprise, et qui a reporté vers le ciel tout son espoir et toute sa foi.

Naam attendait Orio à la porte de la tour. Elle lui trouva l’air farouche, la parole brève et la voix tremblante.

« Quelle heure vient de sonner, Naam ?

— Deux heures avant minuit.

— Tu sais ce que nous avons à faire ?

— Tout est prêt.

— Les convives seront-ils à minuit dans ma chambre ?

— Ils y seront.

— As-tu ton poignard ?

— Oui, maître, et voici le tien.

— Es-tu sûre de toi-même, Naam ?

— Maître, es-tu sûr de leur trahison ?

— Je te l’ai dit. Doutes-tu de ma parole ?

— Non, maître.

— Marchons donc !

— Marchons ! »

Orio et Naam pénètrent dans les galeries souterraines, descendent l’échelle de cordes, gagnent le bord de la mer, et appellent la barque. Les deux infatigables rameurs, qui toujours à cette heure se tiennent cachés dans la grotte voisine, attentifs au signal qui doit les avertir, mettent à flot sur-le-champ et s’approchent. Orio et sa compagne s’élancent sur la barque et ordonnent aux matelots de s’éloigner de la côte. Bientôt ils sont assez loin du château pour le dessein de Soranzo. Assis à la poupe, il se soulève, et, approchant du rameur courbé devant lui, il lui enfonce son poignard dans la gorge.

« Trahison ! » s’écrie celui-ci ; et il tombe sur ses genoux en rugissant. Son compagnon abandonne la rame et s’élance vers lui ; Naam l’étend par terre d’un coup de hache sur la tête ; et tandis qu’elle s’empare de la rame et empêche le bateau de dériver, Orio achève les victimes. Puis il les lie ensemble avec un câble et les attache fortement au pied du mât. Il prend ensuite l’autre rame et vogue à la hâte vers le rocher de San-Silvio. Au moment d’y arriver, il prend la hache, et en quelques coups perce le plancher de la barque, où l’eau s’élance en bouillonnant. Alors il saisit le bras de Naam et se précipite avec elle sur la grève, tandis que la barque s’enfonce et disparaît sous les flots, avec ses deux cadavres. Un silence affreux a régné entre ces deux criminels depuis qu’ils ont quitté la grève pour monter sur la barque. Pendant et après l’assassinat ils n’ont point échangé une parole.

« Allons ! tout va bien, du courage ! » dit Soranzo à Naam, dont il entend les dents claquer.

Naam essaie en vain de répondre ; sa gorge est serrée.

Elle ne perd cependant ni sa résolution ni sa présence d’esprit. Elle remonte l’échelle et rentre avec Orio dans la tour. Alors elle allume un flambeau, et leurs regards se rencontrent. Leurs figures livides, leurs habits teints de sang leur causent tant d’horreur qu’ils s’éloignent l’un de l’autre et craignent de se toucher. Mais Orio s’efforce de raffermir par son audace le courage ébranlé de Naam.

« Ceci n’est rien, lui dit-il. La main qui a frappé le tigre tremblera-t-elle devant l’agonie des animaux plus vils ? »

Naam, toujours muette, lui fait signe de ne pas rappeler cette image. Elle n’a eu ni regret ni remords du meurtre du pacha, mais elle ne peut supporter qu’on lui retrace ce souvenir. Elle se hâte de changer de vêtement, et tandis qu’Orio imite son exemple, elle prépare la table pour le souper. Bientôt les convives frappent doucement à la porte. Elle les introduit. Ils s’étonnent de ne voir aucun serviteur occupé au service du repas.

« J’ai des communications importantes à vous faire, leur dit Orio, et le secret de notre entretien ne souffre pas de témoins inutiles. Ces fruits et ce vin suffiront pour une collation qui n’est ici qu’un prétexte. Le temps n’est pas venu de se livrer au plaisir. C’est dans la belle Venise, au sein des richesses et à l’abri des dangers, que nous pourrons passer les nuits en de folles orgies. Ici il s’agit de régler nos comptes et de parler d’affaires. Naam, donne-nous des plumes et du papier. Mezzani, vous serez le secrétaire, et Frémio fera les calculs. Léontio, versez-nous du vin à tous pendant ce temps. »

Dès le commencement, Frémio éleva des prétentions injustes, et soutint que Léontio ne lui avait pas donné une reconnaissance exacte des valeurs déposées par lui sur la galère. Orio feignit d’écouter leur débat avec l’attention d’un juge intègre. Au moment où ils étaient le plus échauffés, le renégat, qui s’exprimait avec difficulté, et dont le langage grossier faisait sourire de mépris les autres convives, se troubla de dépit et de honte, et but à plusieurs reprises pour se donner de l’audace ; mais ses paroles devinrent de plus en plus confuses, et, frappant du pied avec rage, il quitta la dispute et passa sur le balcon. Naam le suivit des yeux. Au bout d’un instant, et comme la dispute continuait entre Léontio et Mezzani, un regard échangé avec son esclave apprit à Soranzo que Frémio ne parlerait plus. Il était assis sur la terrasse, les jambes pendantes, les bras enlacés aux barreaux de la balustrade, la tête penchée, les yeux fixes.

« Est-il déjà ivre ? dit Léontio.

— Oui, et tant mieux, répondit le lieutenant. Terminons nos affaires sans lui. »

Il essaya de lire ce que Léontio écrivait ; sa vue se troubla.

« Ceci est étrange, dit-il en portant sa main à son front ; moi aussi, je suis ivre. Messer Soranzo, ceci est une infamie : vous nous servez du vin qu’on ne peut boire sans perdre aussitôt la force de savoir ce qu’on fait… Je ne signerai rien avant demain matin. »

Il retomba sur sa chaise, les yeux fixes, les lèvres violettes, les bras étendus sur la table.

« Qu’est-ce ? dit Léontio en se retournant et en le regardant avec effroi ; seigneur gouverneur, ou je n’ai