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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 7, 1854.djvu/172

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L’USCOQUE.

sonnages, et cherchaient à saisir ce qu’il restait pour lui d’inexpliqué dans leurs relations. Rien dans Soranzo ne pouvait justifier l’interprétation gratuite de folie dont il avait plu au commandant de se servir pour expliquer sa conduite ; mais aussi rien dans les traits, dans les discours ni dans les manières de Soranzo ne réussissait à captiver la confiance ou la sympathie du jeune comte. Il ne pouvait détacher ses yeux de ceux de cet homme, dont le regard passait pour fascinateur ; et il trouvait dans ces yeux, d’une beauté remarquable quant à la forme et à la transparence, une expression indéfinissable qui lui déplaisait de plus en plus. Il y régnait un mélange d’effronterie et de couardise ; parfois ils frappaient Ezzelin droit au visage, comme s’ils eussent voulu le faire trembler ; mais dès qu’ils avaient manqué leur effet, ils devenaient timides comme ceux d’une jeune fille, ou flottants comme ceux d’un homme pris en faute. Tout en le regardant ainsi, Ezzelin remarqua que sa main droite n’était pas sortie de sa poitrine une seule fois. Appuyé sur le coude gauche avec une nonchalance élégante et superbe, il cachait son autre bras, presque jusqu’au coude, dans les larges plis que formait sur sa poitrine une magnifique robe de soie brochée d’or, dans le goût oriental. Je ne sais quelle pensée traversa l’esprit d’Ezzelin.

« Votre Seigneurie ne mange pas ? » dit-il d’un ton un peu brusque.

Il lui sembla qu’Orio se troublait. Néanmoins il répondit avec assurance :

« Votre Seigneurie prend trop d’intérêt à ma personne. Je ne mange point à cette heure-ci.

— Vous paraissez souffrant, » reprit Ezzelin en le regardant très-fixement et sans aucun détour. »

Cette insistance déconcerta visiblement Orio.

« Vous avez trop de bonté, répondit-il avec une sorte d’amertume ; l’air de la mer m’excite beaucoup le sang.

— Mais Votre Seigneurie est blessée à cette main, si je ne me trompe ? dit Ezzelin, qui avait vu les yeux d’Orio se porter involontairement sur son propre bras droit.

— Blessé ! s’écria Giovanna en se levant à demi, avec anxiété.

— Eh ! mon Dieu, madame, vous le savez bien, répondit Orio en lui lançant un de ces coups d’oeil qu’elle craignait si fort. Voilà deux mois que vous me voyez souffrir de cette main. »

Giovanna retomba sur sa chaise, pâle comme la mort, et Ezzelin vit dans sa physionomie qu’elle n’avait jamais entendu parler de cette blessure.

« Cet accident date de loin ? dit-il d’un ton indifférent, mais ferme.

— De mon expédition de Patras, seigneur comte. »

Ezzelin examina Léontio. Il avait la tête penchée sur son verre et paraissait savourer un vin de Chypre d’exquise qualité. Le comte lui trouva une attitude sournoise, et un air de duplicité qu’il avait pris jusque-là pour de la pauvreté d’esprit.

Il persista à embarrasser Orio.

« Je n’avais pas ouï dire, reprit-il, que vous eussiez été blessé à cette affaire ; et je me réjouissais de ce qu’au milieu de tant de malheurs celui-là, du moins, vous eût été épargné. »

Le feu de la colère s’alluma enfin sur le front d’Orio.

« Je vous demande pardon, seigneur comte, dit-il d’un air ironique, si j’ai oublié de vous envoyer un courrier pour vous faire part d’une catastrophe qui paraît vous toucher plus que moi-même. En vérité, je suis marié dans toute la force du terme, car mon rival est devenu mon meilleur ami.

— Je ne comprends pas cette plaisanterie, messer, répondit Giovanna d’un ton plus digne et plus ferme que son état d’abattement physique et moral ne semblait le permettre.

— Vous êtes susceptible aujourd’hui, mon âme, » lui dit Orio d’un air moqueur ; et, étendant sa main gauche sur la table, il attira celle de Giovanna vers lui et la baisa.

Ce baiser ironique fut pour elle comme un coup de poignard. Une larme roula sur sa joue.

« Misérable ! pensa Ezzelin en voyant l’insolence d’Orio avec elle. Lâche, qui recule devant un homme, et qui se plaît à briser une femme ! »

Il était tellement pénétré d’indignation qu’il ne put s’empêcher de le faire paraître. Les convenances lui prescrivaient de ne point intervenir dans ces discussions conjugales ; mais sa figure exprima si vivement ce qui se passait en lui que Soranzo fut forcé d’y faire attention.

« Seigneur comte, lui dit-il, s’efforçant de montrer du sang-froid et de la hauteur, vous seriez-vous adonné à la peinture depuis quelque temps ? Vous me contemplez comme si vous aviez envie de faire mon portrait.

— Si Votre Seigneurie m’autorise à lui dire pourquoi je la regarde ainsi, répondit vivement le comte, je le ferai.

— Ma Seigneurie, dit Orio d’un ton railleur, supplie humblement la vôtre de le faire.

— Eh bien ! Messer, reprit Ezzelin, je vous avouerai qu’en effet je me suis adonné quelque peu à la peinture, et qu’en ce moment je suis frappé d’une ressemblance prodigieuse entre Votre Seigneurie…

— Et quelqu’une des fresques de cette salle ? interrompit Orio.

— Non, messer : avec le chef des pirates à qui j’ai eu affaire ce matin, avec l’Uscoque, puisqu’il faut l’appeler par son nom.

— Par saint Théodose ! s’écria Soranzo d’une voix tremblante, comme si la terreur ou la colère l’eussent pris à la gorge, est-ce dans le dessein de répondre à mon hospitalité par une insulte et un défi que vous me tenez de pareils discours, monsieur le comte ? Parlez librement. »

En même temps il essaya de dégager sa main de sa poitrine, comme pour la mettre sur le fourreau de son épée, par un mouvement instinctif ; mais il n’était point armé, et sa main était de plomb. D’ailleurs Giovanna épouvantée, et craignant une de ces scènes de violence auxquelles elle avait trop souvent assisté lorsque Orio était irrité contre ses inférieurs, s’élança sur lui et lui saisit le bras. Dans ce mouvement, elle toucha sans doute à sa blessure ; car il la repoussa avec une fureur brutale et avec un blasphème épouvantable. Elle tomba presque sur le sein d’Ezzelin, qui, de son côté, allait s’élancer furieux sur Orio. Mais celui-ci, vaincu par la douleur, venait de tomber en défaillance, et son page arabe le soutenait dans ses bras.

Ce fut l’affaire d’un instant. Orio lui dit un mot dans sa langue ; et ce jeune garçon, ayant rempli une coupe de vin, la lui présenta et lui en fit avaler une partie. Il reprit aussitôt ses forces, et fit à Giovanna les plus hypocrites excuses sur son emportement. Il en fit aussi à Ezzelin, prétendant que les souffrances qu’il ressentait pouvaient seules lui expliquer à lui-même ses fréquents accès de colère.

« Je suis bien certain, dit-il, que Votre Seigneurie ne peut pas avoir eu l’intention de m’offenser en me trouvant une ressemblance avec le pirate uscoque.

— Au point de vue de l’art, répondit Ezzelin d’un ton acerbe, cette ressemblance ne peut qu’être flatteuse ; j’ai bien regardé cet uscoque, c’est un fort bel homme.

— Et un hardi compère ! repartit Soranzo en achevant de vider sa coupe, un effronté coquin qui vient jusque sous mes yeux me narguer, mais avec qui je me mesurerai bientôt, comme avec un adversaire digne de moi.

— Non pas, messer, reprit Ezzelin. Permettez-moi de n’être pas de votre avis. Votre Seigneurie a fait ses preuves de valeur à la guerre, et l’Uscoque a fait aujourd’hui devant moi ses preuves de lâcheté. »

Orio eut comme un frisson ; puis il tendit sa coupe de nouveau à Léontio, qui la remplit jusqu’aux bords d’un air respectueux, en disant :

« C’est la première fois de ma vie que j’entends faire un pareil reproche à l’Uscoque.

— Vous êtes tout à fait plaisant, vous, dit Orio d’un