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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 7, 1854.djvu/166

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L’USCOQUE.

c’est braver Dieu, car l’avenir est son trésor ; et ne pas profiter du présent, c’est vouloir d’avance s’emparer de l’avenir. Les malheureux doivent dire : Demain ! et les heureux : Aujourd’hui ! Qui sait ce que nous serons demain ? Qui sait si la balle d’un Turc ou une vague de la mer ne viendra pas nous séparer à jamais ? Et vous-même, pouvez-vous assurer que demain vous m’aimerez comme aujourd’hui ? » Un vague pressentiment vous faisait ainsi parler sans doute, et vous disait de vous hâter. Un pressentiment plus vague encore m’empêchait de céder, et me disait d’attendre. Attendre quoi ? Je ne le savais pas ; mais je croyais que l’avenir me réservait quelque chose, puisque le présent me laissait désirer.

— Vous aviez raison, dit le comte, l’avenir vous réservait l’amour.

— Sans doute, reprit Giovanna avec amertume, il me réservait un amour bien différent de ce que j’éprouvais pour vous. J’aurais tort de me plaindre, car j’ai trouvé ce que je cherchais. J’ai dédaigné le calme, et j’ai trouvé l’orage. Vous rappelez-vous ce jour où j’étais assise entre mon oncle et vous ? Je brodais, et vous me lisiez des vers. On annonça Orio Soranzo. Ce nom me fit tressaillir, et en un instant tout ce que j’avais entendu dire de cet homme singulier me revint à la mémoire. Je ne l’avais jamais vu, et je tremblai de tous mes membres quand j’entendis le bruit de ses pas. Je n’aperçus ni son magnifique costume, ni sa haute taille, ni ses traits empreints d’une beauté divine, mais seulement deux grands yeux noirs pleins à la fois de menace et de douceur, qui s’avançaient vers moi fixes et étincelants. Fascinée par ce regard magique, je laissai tomber mon ouvrage, et restai clouée sur mon fauteuil, sans pouvoir ni me lever ni détourner la tête. Au moment où Soranzo, arrivé près de moi, se courba pour me baiser la main, ne voyant plus ces deux yeux qui m’avaient jusque-là pétrifiée, je m’évanouis. On m’emporta, et mon oncle, s’excusant sur mon indisposition, le pria de remettre sa visite à un autre jour. Vous vous retirâtes aussi sans comprendre la cause de mon évanouissement.

« Orio, qui connaissait mieux les femmes et le pouvoir qu’il avait sur elles, pensa qu’il pouvait bien être pour quelque chose dans mon mal subit : il résolut de s’en assurer. Il passa une heure à se promener sur le Canalazzo, puis se fit de nouveau débarquer au palais Morosini. Il fit appeler le majordome, et lui dit qu’il venait savoir de mes nouvelles. Quand on lui eut répondu que j’étais complètement remise, il monta, présumant, disait-il, qu’il ne pouvait plus y avoir d’indiscrétion à se présenter, et il se fit annoncer une seconde fois. Il me trouva bien pâlie, bien embellie, disait-il, par ma pâleur même. Mon oncle était un peu sérieux ; pourtant il le remercia cordialement de l’intérêt qu’il me portait, et de la peine qu’il avait prise de revenir si tôt s’informer de ma santé. Et comme, après ces compliments, il voulait se retirer, on le pria de rester. Il ne se le fit pas dire deux fois, et continua la conversation. Résolu déjà à profiter du premier effet qu’il avait produit, il s’étudia à déployer d’un coup devant moi tous les dons qu’il avait reçus de la nature, et à soutenir les charmes de sa personne par ceux de son esprit. Il réussit complètement ; et lorsque, au bout de deux heures, il prit le parti de se retirer, j’étais déjà subjuguée. Il me demanda la permission de revenir le lendemain, l’obtint, et partit avec la certitude d’achever bientôt ce qu’il avait si heureusement commencé. Sa victoire ne fut ni longue ni difficile. Son premier regard m’avait intimé l’ordre d’être à lui, et j’étais déjà sa conquête. Puis-je vraiment dire que je l’aimais ? Je ne le connaissais pas, et je n’avais presque entendu dire de lui que du mal. Comment pouvais-je préférer un homme qui ne m’inspirait encore que de la crainte à celui qui m’inspirait la confiance et l’estime ? Ah ! devrais-je chercher mon excuse dans la fatalité ? Ne ferais-je pas mieux d’avouer qu’il y a dans le cœur de la femme un mélange de vanité qui s’enorgueillit de régner en apparence sur un homme fort, et de lâcheté qui va au-devant de sa domination ? Oui ! oui ! j’étais vaine de la beauté d’Orio ; j’étais fière de toutes les passions qu’il avait inspirées, et de tous les duels dont il était sorti vainqueur. Il n’y avait pas jusqu’à sa réputation de débauché qui ne semblât un titre à l’attention et un appât pour la curiosité des autres femmes. Et j’étais flattée de leur enlever ce cœur volage et fier qui les avait toutes trahies, et qui, à toutes, avait laissé de longs regrets. Sous ce rapport du moins, mon fatal amour-propre a été satisfait. Orio m’est resté fidèle, et, du jour de son mariage, il semble que les femmes n’aient plus rien été pour lui. Il a semblé m’aimer pendant quelque temps : puis bientôt il n’a plus aimé ni moi ni personne, et l’amour de la gloire l’a absorbé tout entier ; et je n’ai pas compris pourquoi, ayant un si grand besoin d’indépendance et d’activité, il avait contracté des liens qui ordinairement sont destinés à restreindre l’une et l’autre. »

Ezzelin regarda attentivement Giovanna. Il avait peine à croire qu’elle parlât ainsi sans arrière-pensée, et que son aveuglement allât jusqu’à ne pas soupçonner les vues ambitieuses qui avaient porté Orio à rechercher sa main. Voyant la candeur de cette âme généreuse, il n’osa pas chercher à l’éclairer, et il se borna à lui demander comment elle avait perdu si vite l’amour de son époux. Elle le lui raconta en ces termes :

« Avant notre hyménée, il semblait qu’il m’aimât éperdument. Je le croyais du moins ; car il me le disait, et ses paroles ont une éloquence et une conviction à laquelle rien ne résiste. Il prétendait que la gloire n’était qu’une vaine fumée, bonne pour enivrer les jeunes gens ou pour étourdir les malheureux. Il avait fait la dernière campagne pour faire taire les sots et les envieux qui l’accusaient de s’énerver dans les plaisirs. Il s’était exposé à tous les dangers avec l’indifférence d’un homme qui se conforme à un usage de son temps et de son pays. Il riait de ces jeunes gens qui se précipitent dans les combats avec enthousiasme, et qui se croient bien grands parce qu’ils ont payé de leur personne et bravé des périls que le moindre soldat affronte tranquillement. Il disait qu’un homme avait à choisir dans la vie entre la gloire et le bonheur ; que, le bonheur étant presque impossible à trouver, le plus grand nombre était forcé de chercher la gloire ; mais que l’homme qui avait réussi à s’emparer du bonheur, et surtout du bonheur dans l’amour, qui est le plus complet, le plus réel et le plus noble de tous, était un pauvre cœur et un pauvre esprit quand il se lassait de ce bonheur et retournait aux misérables triomphes de l’amour-propre. Orio parlait ainsi devant moi, parce qu’il avait entendu dire que vous aviez perdu mon affection pour n’avoir pas voulu me promettre de ne point retourner à la guerre.

« Il voyait que j’avais une âme tendre, un caractère timide, et que l’idée de le voir s’éloigner de moi aussitôt après notre mariage me faisait hésiter. Il voulait m’épouser, et rien ne lui eût coûté, m’a-t-il dit depuis, pour y parvenir ; il n’eût reculé devant aucun sacrifice, devant aucune promesse imprudente ou menteuse. Oh ! qu’il m’aimait alors ! Mais la passion des hommes n’est que du désir, et ils se lassent aussitôt qu’ils possèdent. Très-peu de temps après notre hyménée, je le vis préoccupé et dévoré d’agitations secrètes. Il se jeta de nouveau dans le bruit du monde, et attira chez moi toute la ville. Il me sembla voir que cet amour du jeu qu’on lui avait tant reproché, et ce besoin d’un luxe effréné qui le faisait regarder comme un homme vain et frivole, reprenaient rapidement leur empire sur lui. Je m’en effrayai ; non que je fusse accessible à des craintes vulgaires pour ma fortune, je ne la considérais plus comme mienne depuis que j’avais cédé avec bonheur à Orio l’héritage de mes ancêtres. Mais ces passions le détournaient de moi. Il me les avait peintes comme les amusements misérables qu’une âme ardente et active est forcée de se créer, faute d’un aliment plus digne d’elle. Cet aliment seul digne de l’âme, c’était l’amour d’une femme comme moi. Toutes les autres