Ouvrir le menu principal

Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/98

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
95
LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

qu’à son exemple je n’embrasse ma vieille Sophie et que je ne lui tienne de beaux discours.

— Grand-Louis, dit Lémor, si vous pouvez résister à cette tentation, n’avez-vous pas celle de regarder si ce pot de fer contient de l’or ou des cailloux ?

— J’ai soulevé le couvercle, dit le meunier. Ça brille là dedans ; mais je suis fort pressé de déguerpir avant le jour, avant que les habitants de ce désert, s’il y en a, observent mes mouvements et me prennent pour un voleur. Je suis tremblant d’émotion et de plaisir comme un homme qui mène à bien les affaires d’autrui ; mais j’ai pourtant aussi le sang-froid d’un homme qui n’hérite pas pour son compte. Filons, filons, monsieur Henri. Avez-vous remis ma pioche dans la voiture ? Attendez que je donne un dernier coup d’œil là dedans. Le trou est bien bouché, il n’y paraît plus, en route ! nous nous reposerons dans quelque taillis si nos bêtes refusent le service.

Le cheval du notaire ayant fait trois mortelles lieues de pays au grand trot et souvent au galop dans les chemins montueux et pénibles, se trouva en effet tellement fatigué au retour, que nos voyageurs, arrivés à la hauteur du Lys-Saint-Georges, se virent obligés de le laisser souffler. Sophie, qu’ils avaient attachée derrière le cabriolet et qui n’était pas habituée à marcher si follement, était couverte de sueur. Le cœur du meunier s’en émut — Il faut de l’humanité avec les bêtes, dit-il, et puis, je ne veux pas que pour sa probité et sa sagacité dans cette affaire, notre bon notaire perde un bon cheval. Quant à Sophie, il n’y a pas de pot de fer qui tienne ; cette vieille servante ne doit pas faire l’office du pot de terre. Voilà un joli pacage bien ombragé, où pas une bête ni un homme ne remuent. Entrons-y. Je suis bien sûr qu’il y a une sacoche d’avoine dans le coffre du cabriolet ; car M. Tailland pense à tout, et n’est pas homme à s’embarquer une seule fois sans biscuit. Nous respirerons là un quart d’heure, et nous serons tous un peu plus frais pour repartir. Malheureusement, en donnant la clef des champs au cochon de mon oncle (en héritera qui voudra !) j’ai oublié de lui voler quelques unes de ses croûtes de pain, et je me sens l’estomac si creux que je partagerais volontiers l’avoine de Sophie si je ne craignais de lui faire tort. Il me semble que je ne commence guère bien mon rôle d’héritier de l’avare. Je meurs de faim à côté de mon trésor.

En babillant ainsi suivant son habitude, le meunier débrida les chevaux et leur servit le déjeuner, à celui du notaire dans le sac à l’avoine, à Sophie dans son long bonnet de coton bleu qu’il lui attacha autour du nez très-facétieusement.

— C’est singulier comme je me sens le cœur léger à présent, dit-il en se tapissant sous les buissons et en découvrant le pot de fer. Savez-vous, monsieur Lémor, que mon bonheur est là dedans, si les louis ne sont pas seulement à la surface, et si le fond n’est pas rempli de gros sous ? J’ai peur ; c’est trop lourd pour n’être que de l’or. Ah ça ! aidez-moi à compter tout ça.

Le compte fut bientôt fait. Les pièces d’or en vieille monnaie étaient roulées par sommes de mille francs dans de sales chiffons de papier. En les ouvrant, Lémor et le meunier virent les marques que le mendiant leur avait indiquées. La fortune du père Bricolin portait une croix sur chaque louis, le dépôt du seigneur de Blanchemont une simple barre. Au fond, il y avait environ trois mille francs en argent, en pièces de toute espèce, et même une poignée de gros sous, la dernière qu’eut économisée le mendiant.

— Ce restant-là, dit le meunier en le rejetant au fond du pot de fer, c’est la fortune de mon oncle, c’est l’héritage de votre serviteur, c’est le denier de la veuve que ce vieux grimaud ne se faisait pas faute de recueillir, et qui retournera à la veuve et à l’orphelin, je vous en réponds. Qui sait si ce n’est pas aussi le produit du vol ? À voir comment mon oncle, que Dieu fasse paix à son âme ! m’avait escamoté Sophie, je n’ai pas trop de confiance dans la pureté de son legs. Tiens ! ça me fera plaisir de faire l’aumône ! moi qui suis si souvent privé de cette douceur-là ! Je vais prendre un plaisir de prince. Savez-vous qu’avec trois mille francs, dans ce pays-ci, on peut sauver et assurer l’existence de trois familles ?

— Mais vous ne pensez pas au reste du dépôt, Grand-Louis. Songez donc qu’avec cette grosse somme, dont madame de Blanchemont n’a vraiment pas besoin pour elle-même, vous allez la mettre à même aussi de faire bien des heureux.

— Oh ! je m’en rapporte à elle pour le faire rouler vite sur cette table-là ! Mais il y a, à côté, quelque chose qui me flatte ! c’est ce petit magot que M. Bricolin va recevoir de ma main avec tant de plaisir. Ça n’aura pas un emploi très-chrétien chez lui, mais ça raccommodera beaucoup mes affaires, qui étaient bien gâtées hier au soir.

— C’est-à-dire, mon cher Louis, que vous pouvez prétendre maintenant à la main de Rose.

— Oh ! ne croyez pas cela ! si les cinquante mille francs m’appartenaient, ça pourrait s’arranger à la rigueur. Mais le Bricolin sait mieux compter que vous ! Il dira : « Voilà cinq mille pistoles qui sont à moi et que Grand-Louis me rapporte, il ne fait que son devoir. Ce qui est à moi n’est pas à lui : donc, j’ai cinquante mille francs de plus dans ma poche, et il reste avec son moulin Gros-Jean comme devant.

— Et il ne sera pas émerveillé et touché d’une probité dont il ne serait sans doute pas capable ?

— Émerveillé, oui ; touché, non. Mais il se dira : « Ce garçon peut m’être utile. » Les honnêtes gens sont très-nécessaires à ceux qui ne le sont pas, et il me pardonnera mes péchés ; il me rendra sa pratique, à laquelle je tiens beaucoup, puisqu’elle me met à même de voir Rose et de lui parler tous les jours. Vous voyez donc que, sans me faire d’illusions, j’ai sujet d’être content. Hier soir, quand je dansais avec Rose, quand elle avait l’air de m’aimer, je me sentais si fier, si heureux ! Eh bien, je retrouve mon bonheur d’hier soir sans m’inquiéter de mon lendemain. C’est beaucoup ; brave oncle Cadoche, va ! tu ne te doutais pas de ce qu’il y avait pour moi de consolations dans ton pot de fer ! Tu croyais me faire riche, et tu me rends heureux !

— Mais, mon cher Louis, puisque vous rapportez à Marcelle une somme égale à celle qu’elle voulait sacrifier pour vous, vous pouvez bien, à présent, accepter les concessions qu’elle offrait de faire à M. Bricolin ?

— Moi ? Jamais. Ne parlons pas de ça. Ça me blesse. Je ne serai plus banni de la ferme ; c’est tout ce qu’il me faut. Voyez comme ce trésor est joli ! comme il brille ! comme il y aurait là dedans des peines soulagées et des inquiétudes apaisées ! C’est pourtant beau, l’argent, monsieur Lémor ! Convenez-en ! là, dans le creux de ma main, il y a la vie de cinq ou six pauvres enfants !…

— Ami, je n’y vois que ce qu’il y a en effet : les larmes, les cris, les tortures du vieux Bricolin, l’avarice du mendiant, sa vie honteuse et stupide, consumée tout entière dans la tremblante contemplation de son vol.

— Hein ! vous avez raison, dit le meunier en rejetant avec effroi la poignée d’or dans le pot de fer. Que de crimes, de lâchetés, de soucis, de mensonges, de peurs et de souffrances là dedans ! Vous avez raison, c’est vilain, l’argent ! Nous-mêmes qui sommes là à le regarder et à le compter en cachette, nous voilà comme deux brigands armés de pistolets, et craignant d’être surpris par d’autres bandits, ou appréhendés au collet par les gendarmes. Allons, cache-toi, maudit ! s’écria-t-il en replaçant le couvercle, et nous, partons, ami ! Vive la joie, cela n’est pas à nous !


CINQUIÈME JOURNÉE.

XXXV.

RUPTURE.

En approchant du vallon de la Vauvre, nos voyageurs remarquèrent, du côté de Blanchemont, une nappe im-