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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/96

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

mets de faire périr ce patachon de malheur sous le bâton ?

— Non ! mais de le bien rosser.

— Assez causé, dit le mendiant en étendant sa main livide ; j’aurais voulu mourir en causant, mais je ne peux plus… Ah ! je ne suis pas si malade qu’on croit, je vais dormir, et peut-être que tu n’hériteras pas de si tôt, mon neveu !

Le mendiant se laissa retomber, et, au bout d’un instant, il se fit dans sa poitrine comme un bouillonnement sonore. Il redevint rouge, puis blême, gémit pendant quelques minutes, ouvrit les yeux d’un air effrayé comme si la mort lui eût apparu sous une forme sensible, et tout à coup, souriant à demi comme s’il eût repris l’espoir de vivre, il rendit l’esprit.

La mort même du pire des hommes a toujours en soi quelque chose de mystérieux et de solennel qui frappe de respect et de silence les âmes religieuses. Il y eut un moment de consternation et même de tristesse au moulin, lorsque le mendiant Cadoche eut expiré. Malgré ses vices et ses ridicules, malgré même cette confession étrange qu’on venait d’entendre et à laquelle le notaire seul croyait fermement, la meunière et son fils avaient une sorte d’amitié pour ce vieillard à cause du bien qu’ils s’étaient habitués à lui faire ; car s’il est vrai de dire qu’on déteste les gens en raison des torts qu’on a eus envers eux, la maxime inverse doit être acceptée.

La meunière se mit à genoux auprès du lit et pria. Lémor et le meunier prièrent aussi dans leur cœur le dispensateur de toute réparation et de toute miséricorde de ne pas abandonner l’âme immortelle et divine qui avait passé sur la terre sous la forme abjecte de ce misérable.

Le notaire seul retourna tranquillement avaler sa tasse de thé, après avoir dit avec sang-froid : « Ite, missa est, Dominus vobiscum. »

— Grand-Louis, dit-il ensuite en appelant dehors, il faut t’en aller tout de suite à Jeu-les-Bois avant que la nouvelle de ce décès y arrive. Quelque gueux de son espèce pourrait aller bouleverser sa cahute et dénicher l’œuf.

— Quel œuf ? dit le meunier. Son cochon, sa souquenille de rechange ?

— Non, mais le pot de fer.

— Rêverie, monsieur Tailland !

— Va toujours voir. Et d’ailleurs ta jument !

— Ah ! ma vieille servante ! j’oubliais, vous avez raison. Elle vaut bien le voyage à cause de son bon cœur et de notre ancienne amitié. Nous sommes presque du même âge, elle et moi. J’y vas ; pourvu qu’il ne se soit pas encore moqué de moi là-dessus ! C’était un vieux railleur !

— Va toujours, te dis-je ; pas de paresse ! Je crois à ce pot de fer ; j’y crois dur comme fer ! comme on dit chez nous.

— Mais dites donc, monsieur Tailland, est-ce que ça a quelque valeur ce chiffon de papier que vous avez barbouillé en vous amusant ?

— C’est en bonne forme, je t’en réponds, et cela te rend peut-être propriétaire de cent mille francs.

— Moi ? Mais vous oubliez que si l’histoire est vraie, il y en a une moitié à madame de Blanchemont et l’autre aux Bricolin ?

— C’est une raison de plus pour courir. Tu as accepté cela dans ton cœur à charge de restitution. Va donc le chercher. Quand tu auras rendu ce service-là à M. Bricolin, c’est bien le diable s’il ne te donne pas sa fille.

— Sa fille ! Est-ce que je songe à sa fille ? Est-ce que sa fille peut songer à moi ; dit le meunier en rougissant.

— Bon ! bon ! la discrétion est une vertu ; mais je vous ai vu danser ensemble tantôt, et je comprends bien pourquoi le père vous a séparés si brusquement.

— Monsieur Tailland, ôtez-vous tout cela de l’esprit. Je pars ; s’il y a un magot pour tout de bon, qu’en ferai-je ? Ne faudra-t-il pas quelque déclaration à la justice ?

— À quoi bon ? Les formalités de la justice ont été inventées pour ceux qui n’ont pas de justice dans le cœur. À quoi servirait de déshonorer la mémoire de ce vieux drôle qui a réussi pendant quatre-vingts ans à passer pour un honnête homme ? Tu n’as pas besoin non plus qu’on sache que tu n’es pas un voleur ; on le sait de reste. Tu rendras l’argent, et tout sera dit.

— Mais si ce vieux a des parents ?

— Il n’en a pas, et quand il en aurait, veux-tu les faire hériter de ce qui ne leur appartient pas ?

— C’est vrai ; je suis tout abruti de ce qui vient de se passer. Je vas monter à cheval.

— Ça ne sera pas commode de rapporter ce fameux pot de fer qui est si lourd, si lourd ! Les chemins sont-ils praticables par là-bas ?

— Certainement. D’ici l’on va à Transault, et puis au Lys-Saint-George, et puis à Jeu. C’est tout chemin vicinal fraîchement réparé.

— En ce cas, prends ma voiture, Grand-Louis, et dépêche-toi.

— Eh bien, et vous ?

— Je coucherai ici en t’attendant.

— Vous êtes un brave homme, le diable m’emporte ! Et si les lits sont mauvais, vous qui êtes un peu délicat !

— Tant pis ! une nuit est bientôt passée. D’ailleurs, nous ne pouvons pas laisser ta mère en tête-à-tête avec ce mort, c’est trop triste ; car il faut que tu emmènes ton garçon de moulin. Quand on a de l’argent à porter, on n’est pas trop de deux. Tu trouveras des pistolets chargés dans les poches de mon cabriolet. Je ne voyage jamais sans ça, moi qui ai souvent des valeurs à transporter. Allons, en route ! Dis à ta mère de me faire encore du thé. Nous causerons le plus tard possible, car ce mort m’ennuie.

Cinq minutes après, Lémor et le meunier étaient, par une nuit noire, en route pour Jeu-les-Bois. Nous leur donnerons le temps d’y arriver, et nous reviendrons voir ce qui se passe à la ferme pendant qu’ils voyagent.

XXXIV.

DÉSASTRE.

La grand’mère Bricolin s’impatientait fort de ne pas voir arriver le meunier. Elle était loin de penser que son émissaire ne devait jamais revenir toucher le salaire qu’elle lui avait promis, et le lecteur comprendra facilement qu’au moment d’expirer, le mendiant eut oublié de transmettre le message dont on l’avait chargé. À la fin, fatiguée et découragée d’attendre, la mère Bricolin alla retrouver son vieil époux, après s’être assurée que la folle errait encore dans la garenne, absorbée comme à l’ordinaire dans ses méditations et ne faisant plus retentir d’aucune plainte sinistre les tranquilles échos de la vallée. Il était environ minuit. Quelques voix mal assurées détonnaient encore au sortir des cabarets, et les chiens de la ferme, comme s’ils eussent reconnu des voix amies, ne daignaient pas aboyer.

M. Bricolin, poussé par sa femme qui voulait que le sous-seing privé passé avec Marcelle reçût exécution à l’instant même, avait, non sans souffrance et sans terreur, remis à la dame venderesse le portefeuille qui contenait deux cent cinquante mille francs. Marcelle reçut avec peu d’émotion ce vénérable portefeuille. Il était si malpropre qu’elle le prit du bout de ses doigts ; lasse de s’occuper d’une affaire où la cupidité d’autrui l’avait frappée de dégoût, elle le jeta dans un coin du secrétaire de Rose. Elle avait accepté ce paiement si prompt par la même raison qui avait décidé l’acquéreur à le faire, afin de l’engager et d’assurer le sort de la jeune fille en empêchant qu’on ne vînt à se rétracter.

Elle recommanda à Fanchon, à quelque heure que Grand-Louis se présenterait, de l’introduire dans la cuisine et de venir l’appeler elle-même. Puis elle se jeta tout habillée sur son lit pour se reposer sans dormir, car Rose était toujours très-animée, et ne pouvait se lasser de la bénir et de lui parler de son bonheur, Cependant, le meunier n’arrivant pas, et les émotions de la journée ayant