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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/93

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

s’il pourrait aider ses amis du moulin à secourir le pauvre Cadoche.

Quand on déposa le vieillard sur le propre lit du meunier, il tomba en défaillance. On lui fit respirer du vinaigre.

— J’aimerais mieux l’odeur de l’eau-de-vie, dit-il, quand il commença à revenir, c’est plus sain.

On lui en apporta.

— J’aimerais mieux la boire que de la respirer, dit-il, c’est plus fortifiant.

Lémor voulut s’y opposer. Après un tel accident, cet ardent breuvage pouvait et devait provoquer un accès de fièvre terrible. Le mendiant insista. Le meunier essaya de l’en détourner ; mais le notaire, qui avait trop étudié sa propre santé pour n’avoir pas quelques préjugés en médecine, déclara que l’eau, dans un tel moment, serait mortelle à un homme qui n’en avait peut-être pas bu une goutte depuis cinquante ans ; que l’alcool, étant sa boisson ordinaire, ne pouvait lui faire que du bien, qu’il n’avait pas d’autre mal sérieux que la peur, et que l’excitation d’un petit-verre lui remettrait les sens. La meunière et Jeannie, qui, comme tous les paysans, croyaient aussi à la vertu infaillible du vin et du brandevin dans tous les cas, affirmèrent, comme le notaire, qu’il fallait contenter ce pauvre homme. L’avis de la majorité l’emporta, et pendant qu’on cherchait un verre, Cadoche, qui se sentait dévoré réellement par la soif qu’excitent les grandes souffrances, porta précipitamment la bouteille à ses lèvres et en avala d’un trait plus de la moitié.

— C’est trop, c’est trop ! dit le meunier en l’arrêtant.

— Comment, mon neveu ! répondit le mendiant avec la dignité d’un père de famille réclamant l’exercice légitime de son autorité, tu me mesures ma part chez toi ? Tu chichottes sur les secours que mon état réclame ?

Ce reproche injuste vainquit la prudence du simple et bon meunier. Il laissa la bouteille à côté du mendiant en lui disant :

— Gardez ça pour plus tard, mais à présent, c’est assez.

— Tu es un bon parent et un digne neveu ! dit Cadoche, qui parut tout à coup comme ressuscité par l’eau-de-vie ; et si je dois en mourir, je préfère que ce soit chez toi, parce que tu me feras faire un enterrement convenable. J’ai toujours aimé ça, un bel enterrement ! Écoute, mon neveu, garçons de moulin, notaire !… je vous prends tous à témoin, j’ordonne à mon neveu et à mon héritier, Grand-Louis d’Angibault de me faire porter en terre ni plus ni moins honorablement qu’on le fera sans doute bientôt pour le vieux Bricolin de Blanchemont, qui me survivra de peu, malgré qu’il soit plus jeune… mais qui s’est laissé brûler les jambes dans le temps… Ah ! ah ! dites donc, vous autres, faut-il être bête pour se laisser rôtir les quilles pour de l’argent qu’on a en dépôt ! Il est vrai qu’il y en avait du sien avec, dans le pot de fer !…

— Qu’est-ce qu’il dit donc ? dit le notaire qui s’était assis devant une table et qui n’était pas trop fâché de voir la meunière préparer du thé pour le malade, comptant en avaler aussi une tasse bien chaude pour se préserver des vapeurs du soir au bord de la Vauvre. Qu’est-ce qu’il nous chante avec ses quilles rôties et son pot de fer ?

— Je crois qu’il bat la campagne, répondit le meunier. Au reste, quand il ne serait ni soûl ni malade, il est assez vieux pour radoter, et les histoires de sa jeunesse l’occupent plus que celles d’hier. C’est l’habitude des vieillards. Comment vous sentez-vous, mon oncle ?

— Je me sens bien mieux depuis cette petite goutte, quoique ton brandevin soit diablement fade ! M’aurait-on fait la niche d’y mettre de l’eau par économie ? Écoute, mon neveu, si tu me refuses quelque chose pendant ma maladie, je te déshérite !

— Ah oui, parlons de ça, pour changer ! dit le meunier en haussant les épaules. Vous feriez mieux d’essayer de dormir, père Cadoche.

— Dormir, moi ? Je n’en ai nulle envie, répondit le mendiant en se redressant sur son coussin et en promenant autour de lui des yeux étincelants. Je sens bien que je suis cuit, mais je ne veux pas mourir sur le flanc comme un bœuf. Oui-da ! je sens quelque chose de bien lourd dans mon estomac, là, sur le cœur, comme si j’avais une pierre à la place. Ça me démange… ça me gêne. Meunière ! faites-moi donc des compresses. Personne ne s’occupe de moi ici, comme si je n’étais pas un oncle à succession !

— N’aurait-il pas les côtes enfoncées ? dit Lémor. C’est peut-être là ce qui oppresse le cœur ?

— Je n’y connais goutte, ni personne ici, dit le meunier ; mais on peut bien envoyer chercher le médecin, qui est sans doute encore à Blanchemont.

— Et qui est-ce qui la paiera, la visite du médecin ? dit le mendiant, qui était aussi avare que vaniteux de sa prétendue richesse.

— Ce sera moi, répondit Grand-Louis, à moins qu’il ne veuille agir par humanité. Il ne sera pas dit qu’un pauvre diable crèvera chez moi faute de tous les secours qu’on donnerait à un riche. Jeannie, monte sur Sophie, et va-t’en bien vite chercher M. Lavergne.

— Monte sur Sophie ? dit Cadoche en ricanant. Tu dis cela par habitude, mon neveu ! Tu oublies qu’on t’a volé Sophie.

— On a volé Sophie ? dit la meunière en se retournant.

— Il déraisonne, répondit le meunier. Mère, n’y faites pas attention. Dites donc, père Cadoche, ajouta-t-il en baissant la voix et en s’adressant au mendiant ; vous savez donc ça ? Est-ce que vous pourriez me donner des nouvelles de ma bête et de mon voleur ?

— Qui peut savoir pareille chose ! répliqua Cadoche d’un air confit. Qui est-ce qui découvre les voleurs ? ce n’est pas les gendarmes, ils sont trop bêtes ! Qui est-ce qui a jamais pu dire quelles gens ont fait brûler les jambes, et enlevé le pot de fer du père Bricolin ?

— Ah ça ! dites donc, mon oncle, reprit le meunier ; vous nous parlez toujours de ces jambes-là ; ça vous occupe donc beaucoup. Depuis quelque temps, toutes les fois que je vous rencontre vous y revenez ! et ce soir il y a un pot de fer de plus dans votre histoire. Vous ne m’aviez jamais parlé de ça ?

— Ne le fais donc pas causer ! dit la meunière ; tu lui redoubleras sa fièvre.

Le mendiant avait la fièvre en effet. Toutes les fois que ses hôtes tournaient la tête, il avalait furtivement une lampée d’eau-de-vie, et il replaçait adroitement la bouteille sous son traversin du côté de la ruelle. À chaque instant, il paraissait plus fort, et c’était merveille de voir comment ce corps de fer supportait à un âge si avancé les suites d’un accident qui eût brisé tout autre.

— Le pot de fer ! dit-il en regardant fixement Grand-Louis avec des yeux étranges qui lui causèrent une sorte d’effroi inexplicable. Le pot de fer ! c’est le plus beau de l’histoire, et je m’en vais vous le raconter.

— Racontez, racontez, père Cadoche, ça m’intéresse ! dit le notaire, qui l’examinait avec attention.

XXXIII.

LE TESTAMENT.

— Il y avait, reprit le mendiant, un pot de fer, un vieux pot de fer bien laid, qui n’avait l’air de rien du tout ; mais il ne faut pas juger sur la mine… Dans ce pot bien scellé, et lourd !… oh ! qu’il était lourd !… il y avait cinquante mille francs appartenant au vieux seigneur de Blanchemont, dont la petite-fille est maintenant à la ferme de Bricolin. Et, de plus, le vieux père Bricolin, qui était un jeune homme dans ce temps-là, il y a de ça quarante ans… juste ! avait fourré dans ce pot cinquante mille francs à lui, provenant d’une bonne affaire qu’il avait faite sur les laines. C’était le temps ! à cause de la fourniture des armées. Le dépôt du seigneur et les profits du fermier, tout ça était en beaux et bons louis d’or de vingt-quatre francs, à l’effigie du bon roi Louis xvi, de