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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/92

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.



Elle s’élança dehors, portant son fils dans ses bras. (Page 94.)

Lémor approcha la lanterne. La face du mendiant était livide, ses vêtements étaient trop délabrés pour qu’une déchirure et une souillure de plus ou de moins pussent servir d’indice, mais en écartant les haillons qui lui couvraient la poitrine, on vit sur ses côtes décharnées des traces d’un rouge ardent ; c’étaient les bandes de fer des roues qui l’avaient sillonné. Cependant le sang n’avait pas jailli, les côtes ne paraissaient pas brisées, et la respiration était encore assez libre. Il put même raconter son accident, et il eut assez de force pour vomir contre le riche en voiture et le vil mercenaire qui renchérissait sur l’insolence et la cruauté du maître, toutes les imprécations et tous les serments de vengeance que la rage et le désespoir purent lui suggérer.

— Dieu merci ! dit le meunier, vous n’en êtes pas mort, mon pauvre Cadoche, et il faut espérer que vous n’en mourrez pas. Tenez, la roue de droite était dans ce fossé, on en voit la trace ; c’est ce qui vous a sauvé : la voiture, en y penchant, a pesé sur vous aussi peu que possible. C’est un miracle qu’elle n’ait pas versé sur l’autre flanc.

— J’y avais bien fait mon possible ! dit le mendiant.

— Eh bien ! votre malice vous a servi, mon oncle. Ils n’ont pas pu vous écraser, et nous leur revaudrons ça, non pas à ce pauvre M. Ravalard qui en aura plus de chagrin que vous, mais à ce damné méchant enfant !

— Et mes journées que je vais perdre ! dit le mendiant d’un ton dolent.

— Ah ! dame ! vous gagniez peut-être plus d’argent à vous promener que nous autres à travailler. Mais on vous aidera, père Cadoche ; on fera une quête pour vous ; et je vous donnerai, moi, votre pesant de blé ; ne vous chagrinez pas. Quand on a du mal il ne faut pas se laisser achever par la peur.

En parlant ainsi le bon meunier, avec l’aide de Lémor, plaça le mendiant dans le cabriolet, et ils le ramenèrent au pas, évitant les cailloux avec un soin extrême. M. Tailland, qui ne gravissait pas vite la colline, de crainte de s’essouffler, s’étonna de les voir revenir, et, quand il sut de quoi il était question, il prêta son cabriolet de bonne grâce, non sans s’inquiéter pourtant un peu du retard que cet accident lui faisait éprouver et de la fatigue qu’il aurait à remonter la côte, quand il était déjà en haut. Il ne la redescendit pas moins, pour voir