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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/91

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

mort là ; ça le connaît. Il porte pourtant bien la boisson, le compère ! mais un jour de fête on en prend plus que de raison, et il n’y a, comme on dit en parlant du vin, si fidèle ami qui ne vienne à vous trahir. Allons, laissons-le au pied de cet arbre ; nous le reprendrons en passant pour le conduire à la maison.



C’était vilain… ce patient qui hurlait. (Page 91.)

Lémor toucha le bras du mendiant.

— Si je ne sentais son pouls battre faiblement, dit-il, je jurerais qu’il est mort. Quoi ! ce n’est pas assez de la misère, de la vieillesse et de l’abandon, sans qu’une passion honteuse traîne ainsi ce malheureux sous les pieds des hommes ! Et c’est pourtant là un homme aussi !

— Bah ! vous êtes sévère comme un buveur d’eau, vous ! Qui est-ce qui a dit que le pauvre a besoin de boire l’oubli de ses maux ? J’ai entendu cette parole-là quelque part ; c’est une vérité.

Au moment où Lémor et le meunier allaient abandonner provisoirement Cadoche, celui-ci fit entendre un gémissement profond.

— Eh bien ! mon oncle, dit en souriant le meunier, ça ne va pas mieux ?

— Je suis mort ! répondit faiblement le mendiant. Ayez pitié de moi ! achevez-moi… je souffre trop.

— Ça se passera, mon oncle. Un peu d’eau et un bon lit…

— Ils m’ont écrasé, ils m’ont passé sur le corps ! reprit le mendiant.

— Mais, ce n’est pas impossible ! dit Lémor.

— Oh ! ça se dit toujours comme ça, reprit le meunier qui avait vu trop souvent les divagations pénibles de l’ivresse pour s’inquiéter beaucoup. Voyons, père Cadoche, vous est-il arrivé malheur tout de bon ?

— Oui, la voiture, la voiture… sur l’estomac, sur le ventre, sur les bras !…

— Décrochez donc une des lanternes de ce cabriolet, et apportez-la ici, dit le meunier à Lémor. Ça éclaire un coin, ça obscurcit l’autre ; quand il aura ça sous le nez, nous verrons bien s’il a du mal ou du vin.

— Non ! pas de vin… pas de vin, murmurait le mendiant, on m’a assassiné, écrasé comme un pauvre chien ; il faudra que j’en meure. Que le bon Dieu et la sainte Vierge, et tous les bons chrétiens aient pitié de moi et vengent ma mort !