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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/89

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

dre l’une, nous devons avoir la prudence de ne pas contrarier l’autre. J’aimerais mieux qu’elle ne fût pas née que d’épouser ce meunier ! Mais elle le veut, et comme j’aimerais mieux la voir morte que folle, il faut prendre son parti là-dessus. Je te le dis donc, monsieur Bricolin, je donne mon consentement, et il faut bien que tu donnes le tien. Je viens de dire à Rose que si elle voulait absolument se marier avec cet homme-là, je ne l’en empêcherais pas. Ça a paru la calmer, quoiqu’elle n’ait pas eu l’air de me comprendre ou de me croire. Il faut que tu ailles chez elle et que tu dises de même.

— Comme ça se trouve ! s’écria Bricolin enchanté. Tiens, femme, lis-moi ce bout d’écrit, et dis-moi s’il n’y manque rien.

— Je tombe des nues ! dit la fermière après avoir lu l’écrit. Et après maintes exclamations, elle rassembla toutes les glaces de sa volonté pour le relire avec toute l’attention d’un procureur. — Cet écrit-là est bon pour toi, dit-elle. Ça vaut un jugement. Tu n’as pas besoin de consulter, monsieur Bricolin ; tu n’as qu’à signer. C’est tout profit, tout bonheur ! Ça fait nos affaires et ça contente Rose. On a raison de dire que quand on a bonne intention, le bon Dieu vous en récompense. J’étais décidée à la donner pour rien à son amant, et nous en voilà bien payés ! Signe, signe, mon vieux, et paie. Ça fera que l’acte aura reçu exécution, et qu’il n’y aura pas à y revenir.

— Payer déjà ? comme ça tout d’un coup ! sur un chiffon de papier qui n’est pas seulement notarié ?

— Paie ! te dis-je, et fais publier les bans demain matin.

— Mais si l’on faisait entendre raison à la petite ! Peut-être qu’elle se portera bien demain, et qu’elle consentira à en épouser un autre si on la raisonne, et si tu sais t’y prendre avec elle. On pourrait dire alors qu’un acte pareil de ma part est une folie, une bêtise qui ne peut pas engager ma fille…

— Eh bien ! alors la vente serait annulée !

— Savoir ! on peut toujours plaider.

— Tu perdrais !

— Savoir encore ! D’ailleurs, qu’est-ce que ça fait ? La vente serait suspendue. Un procès, on peut faire durer ça longtemps. Tu sais que madame de Blanchemont ne peut pas attendre. Ça la forcerait bien à transiger.

— Bah ! avec ces histoires-là on fait mal parler de soi, monsieur Bricolin. On perd son honneur et son crédit. Il y a toujours profit à agir rondement.

— Eh bien, on verra, Thibaude ! Va toujours dire à ta fille que c’est conclu. Peut-être que quand elle ne se sentira plus contrariée, elle ne se souciera plus tant de son Grand-Louis ; car ça m’a l’air tout bonnement d’une pique entre elle et moi qui lui monte comme ça la tête. Dis donc ? il n’a pas mal manœuvré dans tout ça, le meunier ! Il a su trouver le moyen de capter la protection et l’amitié de cette darne, je ne sais comment… Le gaillard n’est pas sot !

— Je le détesterai toute ma vie ! répondit la fermière ; mais c’est égal. Pourvu que Rose ne devienne pas comme sa sœur, je battrai froid à son mari et je me tairai.

— Oh ! son mari, son mari !… il ne l’est pas encore !

— Si fait, Bricolin, c’est une affaire finie : va signer.

— Et toi ? il faut bien que tu signes aussi ?

— Je suis prête.

Madame Bricolin entra délibérément chez sa fille, où Marcelle l’attendait, et elle signa avec son mari sur un coin de la commode.

Quand ce fut fait, Bricolin dit tout bas à sa femme, avec un regard de triomphe farouche :

— Thibaude ! la vente est bonne et la condition est nulle ! Tu ne savais pas ça, toi qui prétends tout savoir !

Rose avait toujours la fièvre et des douleurs intolérables à la tête ; mais depuis que la folle était dehors et qu’on ne l’entendait plus crier, Rose avait les nerfs plus calmes. Quand Marcelle eut signé et qu’elle présenta la plume à sa jeune amie, celle-ci eut bien de la peine à comprendre ce dont il s’agissait ; mais quand elle l’eut compris, elle fondit en larmes et se jeta avec effusion dans les bras de son père, de sa mère et de son amie, en disant à l’oreille de celle-ci :

« Divine Marcelle, c’est un prêt que j’accepte ; je serai assez riche un jour pour m’acquitter envers votre fils. »

La grand’mère Bricolin fut la seule de la famille qui comprît la noble conduite de Marcelle. Elle se jeta à ses genoux et les embrassa sans rien dire.

— Et maintenant, dit Marcelle tout bas à la vieille, il n’est pas bien tard, dix heures seulement ! Grand-Louis pourrait bien être encore sur le terrier, et d’ailleurs il n’y a pas si loin d’ici à Angibault. Si on envoyait quelqu’un le chercher ? Je n’ose le proposer ; mais on pourrait le faire arriver comme par hasard, et une fois ici il faudrait bien l’instruire de son bonheur.

— Je m’en charge ! s’écria la veille. Quand je devrais aller moi-même au moulin ! Je retrouverais mes jambes de quinze ans pour ça !

Elle sortit elle-même en effet dans le village, mais elle ne trouva pas le meunier. Elle voulut lui dépêcher un garçon de ferme. Ils étaient tous ivres, endormis dans leur lit ou au cabaret, incapables de se mouvoir. La petite Fanchon était trop poltronne pour s’en aller de nuit par les chemins ; d’ailleurs, il n’était pas humain d’exposer cette jeune enfant, un soir de fête, à rencontrer toutes sortes de gens. La mère Bricolin allait, cherchant sur le terrier devenu presque désert, quelqu’un d’assez mûr et d’assez prudent pour se charger de sa commission, lorsque l’oncle Cadoche, sortant de dessous le porche de l’église, où il venait de marmotter une dernière prière, s’offrit à ses regards.

XXXII.

LE PATACHON.

— Vous vous promenez bien tard, madame Bricolin ? dit le mendiant à la vieille fermière ; vous avez l’air de chercher quelqu’un ? Votre petite-fille est rentrée depuis longtemps. Son papa l’a joliment contrariée aujourd’hui !…

— C’est bon, c’est bon, Cadoche, répondit la vieille, je n’ai pas d’argent sur moi. Mais je crois qu’on t’a donné aujourd’hui chez nous.

— Je ne vous demande rien ; ma journée est faite ; j’ai bu trois petits verres ce soir, et je n’en vas que plus droit. Tenez, mère Bricolin, ce n’est pas votre mari, ni même votre garçon le gros monsieur, qui porteraient la boisson comme je le fais à mon âge. Je vous souhaite le bonsoir. Je m’en vas coucher à Angibault.

— À Angibault ? Cadoche, mon vieux, tu vas à Angibault ?

— Ça vous étonne ? Ma maison est à deux grandes lieues d’ici du côté de Jeu-les-Bois. Je n’ai pas besoin de me fatiguer. Je m’en vas passer la nuit chez mon neveu le meunier ; j’y suis toujours bien reçu, et on ne me met pas à la paille, comme dans les autres maisons, comme chez vous, par exemple, qui êtes pourtant assez riches encore, malgré les chauffeurs ! Chez mon neveu, il y a un lit pour moi dans le moulin, et on n’a pas peur que j’y mette le feu… comme chez vous où, quand on n’a pas le feu aux pieds on l’a dans la tête.

Ces allusions à la catastrophe dont son mari avait été victime firent passer un frisson dans le vieux sang de la mère Bricolin ; mais elle fit un effort pour ne penser qu’à sa petite-fille et à des jours meilleurs.

— C’est donc chez le Grand-Louis que tu vas ? dit-elle au vieillard.

— Sans doute ; chez le meilleur de mes neveux, chez mon vrai neveu, mon héritier futur !

— Dis donc, Cadoche, puisque tu es dans ton bon sens et que tu es si ami du Grand-Louis, tu peux lui rendre un fameux service. Il y a une affaire qui presse, et il faut qu’il vienne tout de suite me parler : dis-lui ça, je l’attendrai à la porte de la grand’cour. Qu’il prenne sa jument, il ira plus vite.

— Sa jument ? il ne l’a plus ; on la lui a volée.

— C’est égal, qu’il vienne, n’importe comment ! l’affaire l’intéresse beaucoup.