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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/88

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

petite chose que je trouve à redire, c’est le prix, madame Marcelle ; vrai, c’est trop cher de vingt mille francs. Je ne réfléchissais pas d’abord quel tort pouvait me faire le mariage de ma fille avec ce meunier. On va dire que je suis ruiné, puisque je l’établis si misérablement. Ça m’ôtera mon crédit. Et puis, ce garçon n’a pas de quoi acheter les présents de noce. C’est encore une dépense de huit ou dix mille francs qui retombera à ma charge. Rose ne peut pas se passer d’un joli trousseau… Je suis sûr qu’elle y tient !

— Je suis sûre, moi, qu’elle n’y tient pas, dit Marcelle. Écoutez, monsieur Bricolin, elle pleure ! l’entendez-vous ?

— Je ne l’entends pas, Madame, je crois que vous vous trompez.

— Je ne me trompe pas, dit Marcelle en ouvrant la porte ; elle souffre, elle sanglote, et sa sœur crie ! Comment, vous hésitez, Monsieur ? Vous trouvez le moyen de vous enrichir en lui rendant la santé, la raison, la vie peut-être, et, dans un moment pareil, vous songez à gagner encore sur votre marché ! Vraiment ! ajouta-t-elle avec indignation, vous n’êtes pas un homme, vous n’avez pas d’entrailles ! Prenez garde que je ne me ravise, et que je ne vous abandonne aux calamités qui pèsent sur votre famille comme un châtiment de votre avarice !

De cette sortie véhémente, le fermier n’entendit clairement que la menace de rompre le marché.

— Allons, Madame, passez-moi dix mille francs, dit-il, et c’est conclu.

— Adieu ! dit Marcelle. Je vais voir Rose ; faites vos réflexions, les miennes sont faites ; je ne changerai rien à mes conditions. J’ai un fils, et je n’oublie pas qu’en songeant aux autres, je ne dois pas trop le sacrifier.

— Rasseyez-vous donc, madame Marcelle, et laissons dormir la pauvre Rose. Elle est si malade !

— Allez donc la voir vous-même ! dit Marcelle avec feu ; vous vous convaincrez qu’elle ne dort pas. Peut-être que ses souffrances vous feront souvenir que vous êtes son père.

— Je m’en souviens, répondit Bricolin effrayé de la pensée que Marcelle pourrait bien changer d’avis s’il lui donnait le temps de la réflexion. Allons, Madame, bâclons cet acte-là, afin de pouvoir en porter la nouvelle à Rose et la guérir.

— J’espère, Monsieur, que vous lui donnerez votre consentement pur et simple, et qu’elle ne saura jamais que je vous l’ai acheté.

— Vous ne voulez pas qu’elle sache que c’est une condition entre nous ? Ça m’arrange ! Alors, il est inutile qu’elle signe l’écrit.

— Pardon, elle le signera sans le bien comprendre. Ce sera une espèce de dot que j’aurai faite à son fiancé.

— Ça revient au même. Mais, moi, ça m’est égal ; Rose est assez raisonnable pour comprendre que je ne pouvais pas la marier si bêtement sans lui en faire retirer quelque avantage dans l’avenir. Mais le paiement, madame Marcelle, vous exigez donc qu’il se fasse comptant ?

— Vous m’avez dit que vous étiez en mesure.

— Sans doute, je le suis ! Je viens de vendre une grosse métairie qui était trop loin de mes yeux, et dont j’ai touché, il y a huit jours, le paiement intégral ; chose qui ne se fait guère dans notre pays ; mais c’est un grand seigneur qui m’a acheté ça, et ces gens-là ont du comptant à pleins coffres. C’est un pair de France, c’est monsieur le duc de ***, qui voulait faire un parc sur mes terres et s’arrondir. Ça lui convenait, j’ai vendu cher, comme de juste !

— N’importe, vous avez les fonds ?

— Je les ai en portefeuille, en beaux billets de banque, dit Bricolin en baissant la voix. Je vas vous les faire voir pour que vous n’ayez pas de souci.

Et après avoir été fermer les portes au verrou, il tira de sa ceinture un énorme portefeuille de cuir gras et luisant, où s’amoncelait une quantité de billets sur la banque de France. Étonné de l’air indifférent avec lequel Marcelle les comptait :

— Oh ! dit-il, ça fait frémir d’avoir tant d’argent que ça à la fois ! Heureusement qu’il n’y a plus de chauffeurs, et qu’on peut se risquer à garder ça quelques jours sans le placer. Je porte ça tout le jour sur moi ; la nuit, je le mets sous mon oreiller, je dors dessus. Il me tarde tant de m’en débarrasser ! Si je n’avais pas fait affaire avec vous tout de suite, j’aurais acheté un coffre de fer pour le serrer, en attendant le placement, car de confier ça à des notaires ou à des banquiers, pas si bête ! Aussi, je voudrais que nous pussions bâcler notre marché ce soir, afin de n’avoir plus à garder ce trésor.

— J’espère bien que nous allons terminer de suite, dit Marcelle.

— Mais quoi ! sans consulter ? et ma femme ? et mon notaire ?

— Votre femme est ici ; quant à votre notaire, si vous l’appelez, il faut que j’appelle aussi le mien.

— Ces diables de notaires gâteront tout, croyez-moi, Madame ! J’en sais aussi long qu’eux, et vous aussi, car notre acte est bon, et si nous le faisons enregistrer, il nous en coûtera diablement.

— Passons-nous donc de cette formalité. Je vous vendrai, comme on dit, de la main à la main.

— Un marché si important ! ça fait frémir cependant ! Mais ceci n’est qu’une promesse après tout : si nous la signions ?

— C’est une promesse qui vaut acte. Je suis prête à la signer. Allez chercher votre femme.

— « Il le faut bien, se dit Bricolin. Pourvu que ça ne prenne pas trop de temps et que le vent ne tourne pas pendant une heure de dispute que la Thibaude va peut-être me chercher ! » Vous allez voir Rose, madame Marcelle ? Ne lui dites rien encore.

— Je m’en garderai bien ! mais vous me permettez de lui faire entrevoir quelque espérance de votre consentement ?

— Au point où nous en sommes, ça se peut, répondit Bricolin, s’avisant avec sagacité que la vue de Rose et de ses larmes était le meilleur moyen d’entretenir Marcelle dans ses généreuses intentions.

M. Bricolin trouva sa femme dans des dispositions bien différentes de celles qu’il prévoyait. Madame Bricolin était dure, acariâtre ; mais, quoique plus avare que son mari dans les détails de la vie, elle était peut-être moins cupide quant à l’ensemble ; plus amère dans ses paroles, plus insensible en apparence, elle était plus capable que lui d’un bon mouvement dans l’occasion. D’ailleurs, elle était femme, et le sentiment maternel, pour être caché sous des formes acerbes, n’en était pas moins vivant dans son sein.

— Monsieur Bricolin, dit-elle en venant à sa rencontre et en s’enfermant avec lui dans la cuisine où brûlait tristement une maigre chandelle, tu me vois dans la peine. Rose est plus malade que tu ne penses. Elle ne fait que crier et pleurer comme si elle avait perdu la tête. Elle aime ce meunier ; c’est comme une punition de Dieu pour nos péchés. Mais le mal est fait, son cœur est pris, et elle est tout juste comme était sa sœur quand elle commençait à déménager. D’un autre côté, l’état de l’autre empire et menace de devenir intolérable. Le médecin, voyant qu’elle faisait mine de briser les portes, vient d’exiger qu’on la laissât sortir et vaguer dans la garenne et le vieux château comme à l’ordinaire. Il dit qu’elle est habituée à être seule, toujours en mouvement, et que si on la tient enfermée avec du monde autour d’elle, elle deviendra furieuse. Mais j’en tremble, si elle allait se tuer ! Elle paraît si méchante ce soir ! Elle, qui ne parle jamais, nous a dit toutes les horreurs de la vie. J’ai l’estomac qui m’en fait mal. C’est abominable de vivre comme ça ! Et quand on pense que c’est une amour contrariée qui en est la cause ! Nous avons pourtant également bien élevé toutes nos filles ! Les autres se sont mariées comme nous avons voulu, elles nous font honneur ; elles sont riches, et elles ont l’esprit de se trouver heureuses, quoique leurs maris ne soient pas des jolis cœurs. Mais l’aînée et la dernière ont des têtes de fer, et puisque nous avons eu le guignon de ne pas comprendre ce qui pouvait per-