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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/83

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

dos à moi-même, que tout cela est cruel et injuste ; que je suis humiliée de servir à votre vengeance en public, comme si j’étais responsable des torts qu’on a ou qu’on n’a pas envers vous, qu’enfin tout cela me fait de la peine et blesse ma grand’mère, vous le voyez bien.



Là-dessus, M. Bricolin de dénigrer le carrosse. (Page 77.)

— Oui, oui, ça m’afflige et ça me fâche, dit la mère Bricolin avec son ton franc et bref, qui cachait cependant une grande douceur et une grande bonté (et c’est en cela que Rose lui ressemblait, ayant le parler vif et l’âme tendre). Ça me saigne l’âme, continua la vieille, de voir maltraiter en paroles un honnête garçon que j’aime quasiment comme un de mes enfants, d’autant plus que je suis amie depuis plus de soixante ans avec sa mère et avec toute sa famille… Une famille de braves gens, oui ! et à qui Grand-Louis n’est pas fait pour porter déshonneur !

— Ah ! c’est donc à propos de ce joli monsieur-là que votre mère grogne, dit madame Bricolin à son mari, et que votre fille pleure ? Regardez-la, la voilà toute larmoyante ! Oui-da ! vous nous avez embarqués dans de jolies affaires, monsieur Bricolin, avec votre amitié pour ce grand âne ! Vous en voilà récompensé ! Voyez si ce n’est pas une honte de voir votre mère et votre fille prendre son parti contre vous, et en verser des larmes comme si… comme si… Vrai Dieu ! je ne veux pas en dire plus long, j’en rougirais !

— Dites tout, ma mère, dites, s’écria Rose tout à fait irritée. Puisqu’on est si bien en train de m’humilier aujourd’hui, qu’on ne se refuse donc rien ! Je suis toute prête à répondre si l’on m’interroge sérieusement et sincèrement sur mes sentiments pour Grand-Louis.

— Et quels sont vos sentiments, Mademoiselle ? dit le fermier courroucé, en prenant sa plus grosse voix : dites-nous ça bien vite, s’il vous plaît, puisque la langue vous démange.

— Mes sentiments sont ceux d’une sœur et d’une amie, répliqua Rose, et personne ne m’en fera changer.

— Une sœur ! la sœur d’un meunier ! dit M. Bricolin en ricanant et en contrefaisant la voix de Rose ; une amie ! l’amie d’un paysan ! Voilà un beau langage et fort convenable pour une fille comme vous ! Le tonnerre m’écrase si, au jour d’aujourd’hui, les jeunes filles ne sont pas toutes folles. Rose, vous parlez comme on parlerait aux Petites-Maisons !