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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/82

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

— Si c’est avec quelque autre que moi, dit Grand-Louis en pressant le bras de Rose sur son cœur agité, dites, j’irai le chercher !

— Cela veut peut-être dire que vous souhaiteriez que ce ne fût pas vous ? répondit la malicieuse fille en s’arrêtant.

— Vous pensez ça ? s’écria le meunier transporté d’amour. Eh bien, vous allez voir si j’ai les jambes engourdies !

Et il l’entraîna, il l’emporta presque au milieu de la danse, où, au bout d’un instant, oublieux l’un et l’autre de leurs inquiétudes et de leurs chagrins, ils rasèrent légèrement le gazon, en se tenant la main un peu plus serrée que la bourrée ne l’exigeait absolument.

Mais cette enivrante bourrée n’était pas finie, que M. Bricolin, qui avait attendu ce moment pour rendre l’affront plus sanglant à la face de tout le village, s’élança au beau milieu des danseurs, et, d’un geste interrompant la cornemuse, qui eût couvert sa voix :

— Ma fille ! s’écria-t-il en prenant le bras de Rose, vous êtes une honnête et respectable fille ; ne dansez donc plus jamais avec des gens que vous ne connaissez pas !

— Mademoiselle Rose danse avec moi, monsieur Bricolin ! répondit Grand-Louis fort animé.

— C’est à cause de ça que je le lui défends, comme je vous défends, à vous, de vous permettre de l’inviter, ni de lui adresser la parole, ni de jamais passer ma porte, ni…

La voix tonnante du fermier fut étouffée par cet excès d’éloquence, et, la colère le faisant bégayer, Grand-Louis l’arrêta.

— Monsieur Bricolin, lui dit-il, vous êtes le maître de commander en père à votre fille, vous êtes le maître de me défendre votre maison, mais vous n’êtes pas le maître de m’offenser en public avant de m’avoir donné une explication en particulier.

— Je suis le maître de faire tout ce que je veux, reprit Bricolin exaspéré, et de dire à un mauvais sujet tout ce que je pense de lui !

— À qui dites-vous ça, monsieur Bricolin ? demanda Grand-Louis, dont les yeux se remplirent d’éclairs ; car bien qu’il se fût dit, dès le début de cette scène : « Nous y voilà ! j’ai ce que je mérite jusqu’à un certain point, » il lui était impossible de supporter patiemment un outrage.

— Je dis cela à qui bon me semble ! répondit Bricolin d’un air majestueux, mais, au fond, intimidé subitement.

— Si vous parlez à votre bonnet, peu m’importe ! reprit Grand-Louis, essayant de se modérer.

— Voyez un peu cet enragé ! répliqua M. Bricolin en se renfonçant dans le groupe de curieux qui se pressait autour de lui ; ne dirait-on pas qu’il veut m’insulter parce que je lui défends de parler à ma fille ? N’en ai-je pas le droit ?

— Oui, oui ! vous en avez parfaitement le droit, reprit le meunier en s’efforçant de s’éloigner ; mais non pas sans m’en dire la raison, et j’irai vous la demander quand vous serez de sang-froid et moi aussi.

— Tu me fais des menaces, malheureux ? s’écria Bricolin alarmé ; et, prenant l’assemblée à témoin : « Il me fait des menaces ! » ajouta-t-il d’un ton emphatique, et comme pour invoquer l’assistance de ses clients et de ses serviteurs contre un homme dangereux.

— Dieu m’en garde ! monsieur Bricolin, dit Grand-Louis en haussant les épaules ; vous ne m’entendez pas…

— Et je ne veux pas t’entendre. Je n’ai rien à écouter d’un ingrat et d’un faux ami. Oui, ajouta-t-il, voyant que ce reproche causait plus de chagrin que de colère au meunier, je te dis que tu es un faux ami, un Judas !

— Un Judas ? non, car je ne suis pas un juif, monsieur Bricolin.

— Je n’en sais rien ! reprit le fermier, qui s’enhardissait lorsque son adversaire semblait faiblir.

— Ah ! doucement, s’il vous plaît, répliqua Grand-Louis d’un ton qui lui ferma la bouche. Pas de gros mots ; je respecte votre âge, je respecte votre mère, et votre fille aussi, plus que vous-même peut-être ; mais je ne réponds pas de moi si vous vous emportez trop en paroles. Je pourrais répondre et faire voir que si j’ai un petit tort, vous en avez un grand. Taisons-nous, croyez-moi, monsieur Bricolin, ça pourrait nous mener plus loin que nous ne voulons. J’irai vous parler, et vous m’entendrez.

— Tu n’y viendras pas ! Si tu y viens, je te mettrai dehors honteusement, s’écria M. Bricolin lorsqu’il vit le meunier, qui s’éloignait à grands pas, hors de portée de l’entendre. Tu n’es qu’un malheureux, un trompeur, un intrigant !

Rose qui, pâle et glacée de terreur, était restée jusque-là immobile au bras de son père, fut prise d’un mouvement d’énergie dont elle-même ne se serait pas crue capable un instant auparavant.

— Mon papa, dit-elle en le tirant avec force de la foule, vous êtes en colère, et vous dites ce que vous ne pensez pas. C’est en famille qu’il faut s’expliquer, et non pas devant tout le monde. Ce que vous faites là est très-désobligeant pour moi, et vous n’êtes guère soigneux de me faire respecter.

— Toi, toi ? dit le fermier étonné et comme vaincu par le courage de sa fille. Il n’y a rien contre toi dans tout cela, rien qui doive faire parler sur ton compte. Je t’avais permis de danser avec ce malheureux, je trouvais cela honnête et naturel, comme tout le monde doit le trouver. Je ne savais pas que cet homme-là était un scélérat, un traître, un…

— Tout ce que vous voudrez, mon père, mais en voilà bien assez, dit Rose en lui secouant le bras avec la force d’un enfant mutiné. Et elle réussit à l’entraîner vers la ferme.

XXIX.

LES DEUX SŒURS.

Madame Bricolin ne s’attendait pas à voir revenir si tôt son monde. Son époux l’avait consignée à la maison sans lui dire l’esclandre qu’il méditait ; il ne voulait pas qu’elle vînt nuire par des criailleries à la majesté de son rôle en public. Lors donc qu’elle le vit rentrer, cramoisi de colère, essoufflé, grondant sourdement, et traînant à son bras Rose très-animée, très-oppressée aussi et les yeux gros de larmes qu’elle ne pouvait retenir, tandis que la grand’mère les suivait en trottinant et en joignant les mains d’un air consterné, elle recula de surprise : puis, élevant sa chandelle à la hauteur de leur visage :

— Qu’est-ce qu’il y a donc ? dit-elle ; qu’est-ce qui vient de se passer ?

— Il y a que mon fils a grandement tort, et qu’il parle sans raison, répondit la mère Bricolin en se laissant tomber sur une chaise.

— Oui, oui, c’est le refrain de la vieille, dit le fermier, à qui la vue de sa moitié rendit une partie de sa colère. Assez causé ! Le souper est-il prêt ? Allons, Rose, as-tu faim ?

— Non, mon père, dit Rose assez sèchement.

— C’est donc moi qui t’ai coupé l’appétit ?

— Oui, mon père.

— C’est un reproche, ça ?

— Oui, mon père, j’en conviens.

— Ah ça ! dis donc, Rose, reprit le fermier, qui avait pour sa fille autant de condescendance que possible, mais qui, pour la première fois, la voyait un peu révoltée contre lui : tu le prends sur un ton qui ne me va guère. Sais-tu que ta mauvaise humeur me donnerait à penser ? tu ne le voudrais pas, j’espère ?

— Parlez, parlez, mon père. Dites ce que vous pensez ; si vous vous trompez, mon devoir est de me justifier.

— Je dis, ma fille, que tu aurais mauvaise grâce de prendre le parti d’un manant de meunier, à qui je romprai mon rotin sur le dos un de ces quatre matins s’il rôde autour de ma maison.

— Mon père, répondit Rose avec feu, j’oserai vous dire, moi, dussiez-vous me rompre votre bâton sur le