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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/76

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

cation, et, cachetant le tout, elle le mit dans sa poche, pensant bien qu’elle ne tarderait pas à revoir le meunier et peut-être Lémor lui-même sous cet habit de paysan qui lui allait si bien.



Aimons-nous, s’écria Marcelle. (Page 76.)

La folle dormit toute la journée. Elle avait la fièvre ; mais depuis douze ans elle ne l’avait point quittée un seul jour, et cet anéantissement, où on ne l’avait jamais vue, faisait croire à une crise favorable. Le médecin qu’on avait appelé de la ville et qui était habitué à la voir, ne la trouva pas malade relativement à son état ordinaire. Rose, bien rassurée, et rendue aux doux instincts de la jeunesse, s’habilla lentement avec beaucoup de coquetterie. Elle voulait être simple pour ne pas effaroucher son ami, en faisant devant lui l’étalage de sa richesse ; elle voulait être jolie pour lui plaire. Elle chercha donc les plus ingénieuses combinaisons, et réussit à être modeste comme une fille des champs et belle comme un ange du paradis. Sans vouloir s’en rendre compte, au milieu de toutes ses douleurs, elle avait un peu tremblé à l’idée de perdre cette riante journée. À dix-huit ans, on ne renonce pas sans regret à enivrer tout un jour l’homme dont on est aimée, et cette crainte était venue, à l’insu d’elle-même, se mêler à la sincère et profonde douleur que sa sœur lui avait fait éprouver. Lorsqu’elle parut à la grand’messe, il y avait longtemps que Louis guettait son entrée. Il s’était placé de manière à ne pas la perdre de vue un instant. Elle se trouva comme par hasard auprès de la Grand’Marie, et il la vit avec attendrissement mettre son joli châle sous les genoux de la meunière, en dépit du refus de la bonne femme.

Après l’office, Rose prit adroitement le bras de sa grand’mère, qui avait coutume de ne pas quitter la meunière, son ancienne amie, quand elle avait le plaisir de la rencontrer. Ce plaisir devenait chaque année plus rare à mesure que l’âge rendait aux deux matrones la distance de Blanchemont à Angibault plus difficile à franchir. La mère Bricolin aimait à causer. Continuellement rembarrée, comme elle disait, par sa belle-fille, elle avait un flux de paroles rentrées à verser dans le sein de la meunière, qui, moins expansive, mais sincèrement attachée à sa compagne de jeunesse, l’écoutait avec patience et lui répondait avec discernement.

De cette façon, Rose espérait échapper toute la journée à la surveillance de madame Bricolin et même à la so-