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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/75

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

obligation à ceux qui auront su mettre sa vie à l’abri du blâme public.

« Demain je vous écrirai des détails, aujourd’hui je suis sous le coup de la découverte d’un nouvel abîme. Je vous l’annonce en peu de mots. Je sais que vous pouvez tout comprendre et tout supporter. Adieu, ma fille, je vous admire et je vous aime. »



Se jeta au milieu de la bourrée en criant malheur. (Page 70.)

— Édouard ! dit Marcelle en couvrant de baisers son fils endormi, il était donc écrit au ciel que tu aurais la gloire et peut-être le bonheur de ne pas succéder à la richesse et au rang de tes pères ! Ainsi périssent les grandes fortunes, ouvrage des siècles, en un seul jour ! Ainsi les anciens maîtres du monde, entraînés par la fatalité, plus encore que par leurs passions, se chargent d’accomplir eux-mêmes les décrets de la sagesse divine, qui travaille insensiblement à niveler les forces de tous les hommes ! Puisses-tu comprendre un jour, ô mon enfant ! que cette loi providentielle t’est favorable, puisqu’elle te jette dans le troupeau de brebis qui est à la droite du Christ, et te sépare des boucs qui sont à sa gauche. Mon Dieu, donnez-moi la force et la sagesse nécessaires pour faire de cet enfant un homme ! Pour en faire un patricien, je n’avais qu’à me croiser les bras et laisser agir la richesse. À présent j’ai besoin de lumières et d’inspirations ; mon Dieu, mon Dieu ! vous m’avez donné cette tâche à remplir, vous ne m’abandonnerez pas !

« Lémor ! écrivait-elle un instant après, mon fils est ruiné, ses parents sont ruinés. Mon fils est pauvre. Il eût été peut-être un riche indigne et méprisable. Il s’agit d’en faire un pauvre courageux et noble. Cette mission vous était réservée par la Providence. À présent, parlerez-vous jamais de m’abandonner ? Cet enfant, qui était un obstacle entre nous, n’est-il pas un lien cher et sacré ? À moins que vous ne m’aimiez plus dans un an, Henri, qui peut s’opposer maintenant à notre bonheur ? Ayez du courage, ami, partez. Dans un an, vous me retrouverez dans quelque chaumière de la Vallée-Noire, non loin du moulin d’Angibault. »

Marcelle écrivit ce peu de lignes avec exaltation. Seulement, lorsque sa plume traça cette phrase : « À moins que vous ne m’aimiez plus dans un an, » un imperceptible sourire donna à ses traits une expression ineffable. Elle joignit à ce billet celui de sa belle-mère pour expli-