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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/70

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

qu’il se couche, et je ne me soucie pas d’aller lui parler demain au jour pour que M. Bricolin ait avis que je conspire contre lui.

— Mais, Grand-Louis, dit Marcelle, je ne veux pas que, pour moi, vous risquiez…

— Assez, assez causé, répondit le meunier. Je veux faire ce qui me plaît, moi… Et tenez ! j’entends aboyer les chiens jaunes ! Rentrez dans le pré, madame Marcelle, et nous, mon Parisien, prenons par le chemin d’en haut, s’il vous plaît. Détalons !

Les amants se séparèrent sans se rien dire : ils craignaient trop de se rappeler qu’ils devaient regarder cette entrevue comme la dernière. Marcelle n’avait pas la force de fixer un jour pour le départ de Henri, et celui-ci, craignant qu’elle ne le fixât, se hâta de s’éloigner après avoir dix fois baisé sa main en silence.

— Eh bien ! qu’avez-vous décidé ? lui demanda le meunier, lorsqu’ils eurent gagné la lisière du parc.

— Rien, mon ami, dit Lémor. Nous n’avons parlé que de notre bonheur…

— Futur ; mais le présent ?

— Il n’y a pas de présent, pas d’avenir. Tout cela, c’est la même chose quand on s’aime.

— Voilà que vous battez la campagne. J’espère pourtant que vous allez vous tenir tranquille et ne pas trop me faire trimer la nuit dans les bois avec des transes mortelles. Allons, mon garçon, vous voilà dans votre chemin. Vous saurez bien retourner tout seul à Angibault ?

— Parfaitement. Mais ne voulez-vous pas que je vous accompagne à la ville où vous allez ?

— Non, c’est trop loin. L’un de nous deux serait à pied et retarderait l’autre, à moins de faire à la mode du pays et de monter tous deux sur Sophie ; mais la pauvre bête a trop d’âge, et, d’ailleurs, elle n’a pas encore soupé. Je m’en vas la chercher à un arbre où je l’ai attachée là-bas après avoir fait mine de reprendre le chemin du moulin. Savez-vous que ça m’a donné du souci, de laisser comme ça cette pauvre Sophie à la garde de Dieu ? Je l’ai bien cachée dans les branches ; mais si quelque vagabond, comme il en vient de toutes sortes pour l’Assemblée, s’était avisé de me la dénicher ! Pendant que vous roucouliez là-bas, Sophie me trottait dans la tête !…

— Allons ensemble la chercher !

— Non pas, non pas ! vous êtes toujours prêt à retourner du côté du château, vous ! je le vois bien ! Allez-vous-en dire à ma mère de se coucher sans inquiétude ; je rentrerai peut-être un peu tard. M. Tailland, le notaire, voudra me garder à souper. C’est un bon vivant, un fin gourmand et un aimable homme. J’aurai comme ça le temps de lui parler des affaires de Blanchemont, et Sophie mangera son picotin chez lui sans demander de consultation.

Lémor n’insista pas pour accompagner son ami. Quelque affection et quelque reconnaissance que le bon meunier lui inspirât, il préférait être seul, après les émotions de la soirée. Il avait besoin de penser à Marcelle sans préoccupation, et de recommencer, en se le retraçant, le doux songe qu’il venait de faire à ses pieds. Il reprit donc le chemin d’Angibault à peu près comme un somnambule retrouve celui de son lit. J’ignore s’il suivit bien la route, s’il traversa la rivière sur le pont, s’il ne fit pas le double de son étape, s’il ne s’oublia pas maintes fois au bord des fontaines. La nuit était pleine de volupté, et, depuis le coq qui jetait sa fanfare aux échos des chaumières jusqu’au grillon qui chuchotait mystérieusement dans les herbes, tout lui semblait répéter, en triomphe comme en secret, le nom chéri de Marcelle.

Mais en arrivant au moulin, il se sentit tellement brisé de fatigue, qu’aussitôt après avoir averti la bonne meunière de ne pas attendre son fils, il alla se jeter sur le petit lit que Louis lui avait fait dresser dans sa propre chambre. La Grand’Marie ayant bien recommandé à Jeannie de ne pas trop faire attendre son maître pour se réveiller, quand il faudrait mettre Sophie à l’étable, alla reposer aussi. Mais la tendresse maternelle ne dort que d’un œil, et l’orage s’étant élevé, la bonne femme s’éveilla en sursaut à tous les roulements de tonnerre qui passaient sur la vallée, croyant entendre son fils frapper à la porte de Jeannie, qui couchait dans le moulin. Quand le jour parut, elle se leva avec précaution et alla lui recommander de ne pas faire trop de bruit, parce que Grand-Louis, étant sans doute rentré tard, devait avoir besoin de dormir un peu plus que de coutume. Elle fut donc fort surprise et presque effrayée lorsque Jeannie lui répondit que son maître n’était pas encore rentré.

— Pas possible ! dit-elle. Il ne découche jamais quand il ne va qu’à Blanchemont.

— Ah ! bah ! notre maîtresse, c’est la veille de la fête. Personne ne dort là-bas. Les cabarets sont ouverts toute la nuit. Les cornemuseux arrivent en jouant leurs plus belles marches. Ça met le cœur en danse. On voudrait déjà être au lendemain ; on ne songe pas à se coucher, on a peur de se réveiller trop tard et de perdre un tant si peu de la divertissance. Notre maître se sera amusé, il aura fait nuit blanche.

— Le maître ne passe pas ses nuits au cabaret, répondit la meunière en secouant la tête, après avoir ouvert la porte de l’écurie pour bien voir si Sophie n’était pas au râtelier. Je croyais, ajouta-t-elle, qu’il serait rentré sans vouloir te réveiller, Jeannie. Ça lui coûte ; il aime mieux se servir lui-même que de déranger un enfant comme toi qui dors à pleins yeux. Mais lui n’a pas dormi ! Il a bien fatigué aussi avant-hier, il a été loin. Il s’est couché tard l’autre nuit, et celle-ci, pas du tout !…

La meunière alla faire sa toilette du dimanche avec un profond soupir. Scélérate d’amour ! pensait-elle, c’est là ce qui le tourmente et le tient sur pied le jour et la nuit. Comment tout ça finira-t-il pour lui ?


QUATRIÈME JOURNÉE.

XXV.

SOPHIE.

La bonne meunière était plongée dans de tristes pensées, et, suivant l’habitude de quelques vieillards, elle les exprimait tout haut, en allant de son armoire à son dressoir, occupée machinalement de préparer son corsage antique à longues basques et le tablier d’indienne à carreaux qu’elle gardait précieusement depuis sa jeunesse, l’estimant beaucoup parce qu’il avait coûté dans ce temps-là quatre fois plus qu’une étoffe plus belle ne coûte aujourd’hui.

— Ne vous faites pas de chagrin, ma mère, dit le Grand-Louis qui l’écoutait du seuil de la porte où il venait d’arriver sans qu’elle l’aperçût ; tout cela finira comme ça pourra ; mais votre fils tâchera toujours de vous rendre heureuse.

— Eh ! mon pauvre enfant, je ne te voyais pas ! dit la meunière un peu honteuse encore à son âge d’être surprise par son fils avec ses longs cheveux gris déroulés sur ses épaules ; car les paysannes de la Vallée-Noire mettaient, de son temps, une extrême pudeur à ne jamais montrer leur chevelure. Mais la Grand’Marie oublia bientôt ce mouvement de pruderie surannée en voyant le désordre et la pâleur du meunier.

— Jésus, mon Dieu ! dit-elle en joignant les mains, comme le voilà fatigué ! On dirait que tu as reçu toute la pluie de cette nuit ! Eh ! vraiment ! tu es encore tout humide. Va donc vite te changer. Comment donc n’as-tu pas trouvé une maison pour te mettre à l’abri ? Et quelle mauvaise mine tu as ce matin ! Ah ! mon pauvre enfant, on dirait que tu veux te rendre malade !

— Eh non ! mère, ne vous tourmentez donc pas comme ça ! dit le meunier en s’efforçant de prendre son air de gaieté habituelle. J’ai passé la nuit à l’abri chez des amis… des gens à qui j’avais affaire et qui m’ont fait