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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/65

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

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Mais c’est abuser un peu de ma bonté que de me marcher sur la figure. Quel est-il donc ce mauvais chrétien, qui ne voit pas un honnête homme étendu sur son lit ? Je ne le connais pas, moi qui connais tout le monde ici, et ailleurs !

Et en parlant ainsi, le mendiant toisait d’un air dédaigneux Lémor, qui le considérait de son côté avec répugnance. C’était un vieillard osseux, couvert de haillons immondes, et dont la barbe dure, mêlée de noir et de blanc, ressemblait à l’armure d’un hérisson. Son chapeau, à forme haute, tombant en lambeaux, était surmonté, comme d’un trophée dérisoire, d’un nœud de rubans blancs et d’un bouquet de fleurs artificielles hideusement fané.

— Rassurez-vous, mon oncle, dit le meunier, celui-là est un bon chrétien, allez !

— Et à quoi le reconnaît-on ? reprit l’oncle Cadoche en ôtant son chapeau qu’il tendit à Henri.

— Allons, dit le meunier à Lémor, vous ne comprenez pas ? mon oncle vous demande un sou.

Lémor jeta son obole dans le chapeau de l’oncle, qui la prit aussitôt et la tourna dans ses longs doigts avec une sorte de volupté.

— C’est un gros sou ! dit-il avec un ignoble sourire. Dix décimes révolutionnaires peut-être ! Non ! Dieu soit béni ! c’est un Louis xv, c’est mon roi ! un roi dont j’ai vu le règne ! ça me portera bonheur, et à toi aussi, mon neveu, ajouta-t-il en appuyant sa grande main crochue sur l’épaule de Lémor. Tu peux dire à présent que tu es de ma famille, et que je te reconnaîtrai quand même tu serais déguisé des pieds à la tête.

— Allons, allons, bonsoir, mon oncle, dit Grand-Louis en joignant son aumône à celle de Lémor. Sommes-nous amis ?

— Toujours ! répondit le mendiant d’une voix solennelle. Toi, tu as toujours été un bon parent, le meilleur de toute ma famille. Aussi, c’est à toi, Grand-Louis, que je veux laisser tout mon bien. Il y a longtemps que je te l’ai dit, et tu verras si je tiens parole !

— Tiens ! parbleu, j’y compte bien ! reprit le meunier avec gaieté. Le bouquet en sera-t-il aussi ?

— Le chapeau, oui ! Mais le bouquet et le ruban seront pour ma dernière maîtresse.

— Diable ! je tenais pourtant au bouquet !

— Je le crois bien ! dit le mendiant qui s’était mis à marcher derrière les deux jeunes gens et qui les suivait d’un pas assez alerte encore malgré son grand âge. Le bouquet est ce qu’il y a de plus précieux dans la succession. C’est béni, vois-tu ! c’est de la chapelle de Sainte-Solange.

— Comment un homme aussi dévot que vous vous en donnez l’air peut-il parler de ses maîtresses ? dit Henri, à qui ce personnage ridicule n’inspirait qu’un profond dégoût.

— Tais-toi, mon neveu, répondit l’oncle Cadoche en le regardant de travers ; tu parles comme un sot.

— Excusez-le, c’est un enfant, dit le meunier qui s’amusait du grand oncle par habitude. Ça n’a pas encore de barbe au menton et ça se mêle de raisonner ! Mais où donc allez-vous si tard, mon oncle ? Comptez-vous coucher chez vous cette nuit ? C’est bien loin d’ici !

— Oh non ! je m’en vas de ce pas à Blanchemont pour la fête de demain.

— Ah ! c’est vrai, c’est un bon jour pour vous ! Vous y cueillez au moins quarante gros sous.

— Non ; mais toujours de quoi faire dire une messe au bon saint de la paroisse.

— Vous les aimez donc toujours, les messes ?

— La messe et l’eau-de-vie, mon neveu, et un peu de tabac avec, c’est le salut de l’âme et du corps.

— Je ne dis pas non, mais l’eau-de-vie ne réchauffe pas assez pour qu’on dorme comme cela dans les fossés à votre âge, mon oncle.

— On dort où l’on se trouve, mon neveu. On est fatigué, on s’arrête ; on fait un somme sur une pierre ou sur sa besace, quand elle n’est pas trop plate.

— M’est avis que la vôtre est assez ronde, ce soir.

— Oui ; tu devrais, mon neveu, me la laisser mettre sur ton cheval, elle me fatigue un peu.

— Non ! Sophie est assez chargée. Mais donnez-la-moi, je vous la porterai jusqu’à Blanchemont !

— C’est juste ! Tu es jeune, tu dois servir ton oncle. Tiens, la voilà. Ta blouse est-elle propre ? ajouta-t-il d’un air dégoûté.

— Oh ! c’est de la farine ! dit le meunier en prenant le sac du mendiant ; ça ne fait pas la guerre au pain. Mille tonnerres ! il y en a là dedans, des vieilles croûtes !

— Des croûtes ? je n’en reçois pas. Je voudrais bien que quelqu’un s’avisât de m’en offrir, je saurais bien les lui jeter au nez, comme j’ai fait une fois à la Bricolin.

— C’est donc depuis ce jour-là qu’elle a peur de vous ?

— Oui ! elle dit que je pourrais bien mettre le feu à ses granges, dit le mendiant d’un air sinistre. Puis il ajouta d’un ton patelin : Pauvre chère femme du bon Dieu ! comme si j’étais méchant ! À qui ai-je fait du mal, moi ?

— À personne, que je sache, répondit le meunier. Si vous en aviez fait, vous ne seriez pas où vous êtes.

— Jamais, jamais, je n’ai fait tort à personne, reprit l’oncle Cadoche, en élevant la main vers le ciel, puisque jamais je n’ai été repris de justice pour quoi que ce soit. Ai-je fait un seul jour de prison dans ma vie ? J’ai toujours servi le bon Dieu, et le bon Dieu m’a toujours protégé depuis quarante ans que je cherche ma pauvre vie.

— Quel âge avez-vous donc au juste, mon oncle ?

— Je ne sais pas, mon enfant, car mon acte de baptême a été égaré dans les temps comme tant d’autres, mais je dois avoir quatre-vingts ans passés. J’ai environ dix ans de plus que le père Bricolin, qui paraît cependant plus vieux que moi.

— C’est la vérité, vous êtes joliment conservé, et lui… mais il est vrai qu’il a eu des accidents qui n’arrivent pas à tout le monde.

— Oui, dit le mendiant avec un profond soupir de componction. Il a eu du malheur !…

— C’est une histoire de votre temps, cela ? N’êtes-vous pas de ce pays-là ?

— Oui, je suis né natif de Ruffec, près Beaufort, où l’accident est arrivé.

— Et vous étiez dans le pays alors ?

— Oh ! je le crois bien, bonne sainte Vierge ! Je n’y peux pas penser sans trembler ! Avait-on peur dans ce temps-là !

— Est-ce que vous avez peur de quelque chose, vous, qui êtes toujours tout seul à toute heure par les chemins ?

— Oh ! à présent, mon bon fils, que veux-tu que craigne un pauvre homme comme moi qui ne possède que les trois guenilles qui le couvrent ? Mais dans ce temps-là j’avais un peu de bien, et les brigands me l’ont fait perdre.

— Comment ! est-ce que les chauffeurs ont été chez vous aussi ?

— Oh ! nenni ! je n’avais pas assez pour les tenter ; mais j’avais une petite maison que je louais à des journaliers. Quand la peur des brigands s’est répandue dans le pays, personne n’a plus voulu l’habiter. Je n’ai pas pu la vendre ; je n’avais plus de quoi la faire réparer. Elle me tombait en ruines sur le corps. Il a fallu faire des dettes que je n’ai pu payer. Alors, mon champ, la maison, et une jolie chenevière que j’avais, ont été vendus par expropriation forcée. J’ai donc été forcé de prendre la besace ; j’ai quitté le pays, et depuis ce temps-là je voyage toujours comme les enfants du bon Dieu.

— Mais vous ne quittez guère le département ?

— Sans doute, j’y suis connu ; j’y ai ma clientèle et toute ma famille.

— Je vous croyais tout seul ?

— Et tous mes neveux, donc !

— C’est vrai, j’oubliais ; moi, par exemple, mon camarade que voilà, et tous ceux qui ne vous refusent jamais votre sou pour acheter du tabac. Mais, dites donc, mon oncle, ces chauffeurs dont nous parlions, quels gens étaient-ils ?