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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/56

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

à être dérangé dans ce qu’il appelait son rafraîchissement. Est-ce que le feu est à la maison ?

— Viens, te dis-je, viens voir ce qui se passe chez toi ! répondit la fermière à qui la colère ôtait presque la parole.

— Ah ! ma foi ! s’il y a à se fâcher pour quelque chose, dit Bricolin, habitué aux bourrasques de sa moitié, tu t’en chargeras bien sans moi. Je suis tranquille là-dessus.

Voyant qu’il ne se dérangeait pas, madame Bricolin s’approcha, et, faisant avec effort le mouvement d’avaler car elle éprouvait une véritable strangulation de fureur :

— Te dérangeras-tu ? dit-elle enfin, en s’observant assez pourtant pour n’être pas entendue des valets qui allaient et venaient ; je te dis que ton manant de meunier est dans la chambre de Rose, pendant que Rose est encore au lit.

— Ah ! cela, c’est inconvenable, très-inconvenable, dit M. Bricolin en se levant, et je m’en vas lui dire deux mots… Mais, pas de bruit, ma femme, entends-tu ? à cause de la petite !

— Va donc, et ne fais pas de bruit toi-même ! Ah ! j’espère que tu me croiras, maintenant, et que tu vas le traiter comme un malappris et un impudent qu’il est !

Au moment où M. Bricolin allait sortir de la cuisine, il se trouva face à face, avec le Grand-Louis.

— Ma foi, monsieur Bricolin, dit celui-ci avec un air de candeur irrésistible, vous voyez quelqu’un de bien étonné de la sottise qu’il vient de faire.

Et il raconta le fait naïvement.

— Tu vois bien qu’il ne l’a pas fait exprès ? dit Bricolin en se tournant vers sa femme.

— Et c’est comme cela que tu prends la chose ? s’écria la fermière donnant un libre cours à sa fureur. Puis elle courut pousser les deux portes, et revenant se placer entre le meunier et M. Bricolin, qui déjà offrait au coupable de se rafraîchir avec lui : — Non, monsieur Bricolin, s’écria-t-elle, je ne comprends pas ton imbécillité ! Tu ne vois pas que ce vaurien-là a avec notre fille des manières qui ne conviennent qu’à des gens de son espèce, et que nous ne pouvons pas supporter plus longtemps ? Il faut donc que je me charge de le lui dire, moi, et de lui signifier…

— Ne signifie rien encore, madame Bricolin, dit le fermier en élevant la voix à son tour, et laisse-moi un peu faire mon métier de père de famille. Ah ! si l’on t’en croyait, je sais bien qu’on attacherait son haut de chausses avec des épingles, et que tu mettrais une paire de bretelles à ton cotillon ? Voyons, ne me casse pas la tête dès le matin. Je sais ce que j’ai à dire à ce garçon-là, et je ne veux pas qu’un autre s’en charge. Allons, ma femme, dis à la Chounette de nous monter un pichet de vin frais, et va-t’en voir tes poules.

Madame Bricolin voulut répliquer. Son époux prit un gros bâton de houx qui était toujours appuyé contre sa chaise pendant qu’il buvait, et se mit à en frapper la table en cadence à tour de bras. Ce bruit retentissant couvrit si bien la voix de madame Bricolin qu’elle fut forcée de sortir en jetant les portes avec fracas derrière elle.

— Qu’est-ce qu’il y a pour votre service, notre maître ? dit la Chounette accourant au bruit.

M. Bricolin prit majestueusement le pichet vide et le lui tendit en roulant les yeux d’une façon terrible. La grosse Chounette devint plus légère qu’un oiseau pour exécuter les ordres du potentat de Blanchemont.

— Mon pauvre Grand-Louis, dit le gros homme lorsqu’ils furent seuls, avec un pot de vin entre leurs verres, il faut que tu saches que ma femme est enragée contre toi ; elle t’en veut à mort, et, sans moi, elle t’aurait mis à la porte. Mais nous sommes de vieux amis, nous avons besoin l’un de l’autre, et nous ne nous brouillerons pas comme ça. Tu vas me dire la vérité ; je suis sûr que ma femme se trompe. Toutes les femmes sont sottes ou folles, que veux-tu ? Voyons, peux-tu me répondre la main sur ta conscience ?

— Parlez ! parlez ! dit Grand-Louis d’un ton qui semblait promettre sans examen, et en faisant un grand effort pour donner à sa figure un air d’insouciance et de tranquillité, sentiments bien contraires à ce qu’il éprouvait en cet instant.

— Eh bien donc ! je n’y vas pas par quatre chemins, moi ! dit le fermier. Es-tu ou n’es-tu pas amoureux de ma fille ?

— Voilà une drôle de question ! répondit le meunier, payant d’audace. Que voulez-vous qu’on y réponde ? Si on dit oui, on a l’air de vous braver ; si on dit non, on a l’air de faire injure à mademoiselle Rose ; car enfin elle mérite qu’on en soit amoureux, comme vous méritez qu’on vous porte respect.

— Tu plaisantes ! c’est bon signe ; je vois bien que tu n’es pas amoureux.

— Attendez, attendez ! reprit Grand-Louis, je n’ai pas dit cela. Je dis au contraire, que tout le monde est forcé d’en être amoureux, parce qu’elle est belle comme le jour, parce qu’elle est tout votre portrait, parce qu’enfin tous ceux qui la regardent, vieux ou jeunes, riches ou pauvres, sentent quelque chose pour elle, sans trop savoir si c’est le plaisir de l’aimer ou le chagrin de ne pas pouvoir se le permettre.

— Il a de l’esprit comme trente mille hommes ! dit le fermier en se renversant sur sa chaise avec un rire qui faisait bondir son gilet proéminent. Le tonnerre m’écrase si je ne voudrais pas que tu fusses riche de cent mille écus ! Je te donnerais ma fille de préférence à tout autre !

— Je le crois bien ! mais comme je ne les ai pas, vous ne me la donnerez guère, n’est-il pas vrai ?

— Non, le tonnerre de Dieu m’aplatisse ! mais enfin, j’en ai du regret, et ça te prouve mon amitié.

— Grand merci, vous êtes trop bon !

— Ah ! c’est que, vois-tu, ma carogne de femme s’est mis dans la tête que tu en contais à Rose !

— Moi ? dit le meunier, parlant cette fois avec l’accent de la vérité, jamais je ne lui ai dit un mot que vous n’auriez pas pu entendre.

— J’en suis bien sûr. Tu as trop de raison pour ne pas voir que tu ne peux pas penser à ma fille, et que je ne peux pas la donner à un homme comme toi. Ce n’est pas que je te méprise, da ! Je ne suis pas fier, et je sais que tous les hommes sont égaux devant la loi. Je n’ai pas oublié que je sors d’une famille de paysans, et que quand mon père a commencé sa fortune, qu’il a si malheureusement perdue comme tu sais, il n’était pas plus gros monsieur que toi, puisqu’il était meunier aussi ! mais au jour d’aujourd’hui, mon vieux, monnaie fait tout, comme dit l’autre, et puisque j’en ai, et que tu n’en as pas, nous ne pouvons pas faire affaire ensemble.

— C’est concluant et péremptoire, dit le meunier avec une amère gaieté. C’est juste, raisonnable, véritable, équitable et salutaire, comme dit la préface à M. le curé.

— Dame ! écoute donc, Grand-Louis, chacun agit de même. Tu n’épouserais pas, toi qui es riche pour un paysan, la petite Fanchon, la servante, si elle se prenait d’amour pour toi ?

— Non ; mais si je me prenais d’amour pour elle, ce serait différent.

— Veux-tu dire par là, grand farceur, que ma fille en pourrait bien tenir pour toi ?

— Moi, j’ai dit cela ? quand donc ?

— Je ne t’accuse pas de l’avoir dit, quoique ma femme soutienne que tu es capable de parler légèrement si on te laisse prendre tant de familiarité chez nous.

— Ah ça ! monsieur Bricolin, dit le Grand-Louis, qui commençait à perdre patience et qui trouvait la formule de son arrêt assez brutale sans qu’on y joignît l’insulte, est-ce pour rire ou pour plaisanter, comme dit l’autre, que depuis cinq minutes vous me dites toutes ces choses-là ? Parlez-vous sérieusement ? Je ne vous ai pas demandé votre fille, je ne vois donc pas pourquoi vous vous donnez la peine de me la refuser. Je ne suis pas homme à parler d’elle sans respect ; je ne vois donc pas non plus pourquoi vous me rapportez les mauvais propos de madame Bricolin sur mon compte. Si c’est pour me dire de m’en