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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/55

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

Voyant l’étonnement de sa compagne, Rose se chargea de lui expliquer ce dialogue. — Il y a toujours eu du malheur dans notre maison, lui dit-elle, et même avant ma naissance et celle de ma pauvre sœur, le mauvais sort était dans la famille. Vous avez bien vu mon grand-papa, qui paraît si vieux, si vieux ? C’est lui que vous venez d’entendre. Il ne parle pas souvent ; mais comme il est sourd, il crie si haut que toute la maison en résonne. Il répète presque toujours à peu près la même chose : Ils m’ont tout pris, tout pillé, tout volé. Il ne sort guère de là, et si ma grand’mère, qui a beaucoup d’empire sur lui, ne l’avait pas fait taire, il vous l’aurait dit hier à vous-même en guise de bonjour.

— Et qu’est-ce que cela signifie ? demanda Marcelle.

— Est-ce que vous n’avez pas entendu parler de cette histoire-là ? dit Rose. Elle a fait pourtant assez de bruit ; mais il est vrai que vous n’êtes jamais venue dans ce pays, et que vous ne vous êtes jamais occupée de ce qui avait pu s’y passer. Je parie que vous ne savez pas que, depuis plus de cinquante ans, les Bricolin sont fermiers des Blanchemont ?

— Je savais cela, et même je sais que votre grand-père, avant de venir se fixer ici, a tenu à ferme une terre considérable du côté du Blanc, appartenant à mon grand-père.

— Eh bien, en ce cas, vous avez entendu parler de l’histoire des chauffeurs ?

— Oui, mais c’est du plus loin que je me souvienne, car c’était déjà une vieille histoire quand je n’étais encore qu’un enfant.

— Cela s’est passé, il y a plus de quarante ans, autant que je puis savoir moi-même, car on ne parle pas volontiers de cela chez nous. Cela fait trop de mal et trop de peur. Monsieur votre grand-père avait, à l’époque des assignats, confié à mon grand-papa Bricolin une somme de cinquante mille francs en or, en le priant de la cacher dans quelque vieille muraille du château, pendant qu’il se tiendrait caché lui-même à Paris, où il réussit à n’être pas dénoncé. Vous connaissez cela mieux que moi. Voilà donc que mon grand-papa avait cet or-là caché avec le sien dans ce vieux château de Beaufort, dont il était fermier, et qui est à plus de vingt lieues d’ici. Je n’y ai jamais été. Votre grand-père ne se pressant pas de lui redemander son dépôt, il eut le malheur, en voulant lui faire écrire une lettre à cet effet, de mettre un scélérat d’avoué dans sa confidence. La nuit suivante les chauffeurs vinrent et soumirent mon pauvre grand-père à mille tortures jusqu’à ce qu’il eût dit où était caché l’argent. Ils emportèrent tout, le sien et le vôtre, et jusqu’au linge de la maison et aux bijoux de noces de ma grand’mère. Mon père, qui était un enfant, avait été garrotté et jeté sur un lit. Il vit tout et faillit en mourir de peur. Ma grand’mère était enfermée dans la cave. Les garçons de ferme furent battus et attachés aussi. On leur tenait des pistolets sur la gorge pour les empêcher de crier. Enfin, quand les brigands eurent fait main-basse sur tout ce qu’ils purent enlever, ils se retirèrent sans grand mystère et demeurèrent impunis, on n’a jamais su pourquoi. Et de cette affaire-là, mon pauvre grand-papa qui était jeune est devenu vieux tout à coup. Il n’a jamais pu retrouver sa tête, ses idées se sont affaiblies ; il a perdu la mémoire de presque tout, excepté de cette abominable aventure, et il ne peut guère ouvrir la bouche sans y faire allusion. Le tremblement que vous lui voyez, il l’a toujours eu depuis cette nuit-là, et ses jambes qui ont été desséchées par le feu, sont restées si minces et si faibles qu’il n’a jamais pu travailler depuis. Votre grand-père qui était un digne seigneur, à ce qu’on dit, ne lui a jamais réclamé son argent, et même il a abandonné à ma grand’mère, qui était devenue tout à coup l’homme de la famille par sa bonne tête et son courage, tous les fermages échus depuis cinq ans, et qu’il ne s’était pas fait payer. Cela a rétabli nos affaires, et quand mon père a été en âge de prendre la ferme de Blanchemont il avait déjà un certain crédit. Voilà notre histoire ; jointe à celle de ma pauvre sœur, vous voyez qu’elle n’est pas très-gaie.

Ce récit fit beaucoup d’impression sur Marcelle, et l’intérieur des Bricolin lui parut encore plus sinistre que la veille. Au milieu de leur prospérité, ces gens-là semblaient voués à quelque chose de sombre et de tragique. Entre la folle et l’idiot, madame de Blanchemont se sentit saisie d’une terreur instinctive et d’une tristesse profonde. Elle s’étonna que l’insouciante et luxuriante beauté de Rose eût pu se développer dans cette atmosphère de catastrophes et de luttes violentes, où l’argent avait joué un rôle si fatal.

Sept heures sonnaient au coucou que la mère Bricolin conservait avec amour dans sa chambre, encombrée de tous les vieux meubles rustiques mis à la réforme dans le château neuf, et contiguë à celle qu’occupaient Rose et Marcelle, lorsque la petite Fanchon vint toute joyeuse annoncer que son maître venait d’arriver.

— Elle parle du Grand-Louis, dit Rose. Qu’a-t-elle donc à nous proclamer cela comme une grande nouvelle ?

Et, malgré son petit ton dédaigneux, Rose devint vermeille comme la mieux épanouie des fleurs dont elle portait fièrement le nom.

— Mais c’est qu’il apporte tout plein d’affaires et qu’il demande à vous parler, dit Fanchon un peu déconcertée.

— À moi ? dit Rose, rougissant de plus en plus, tout en haussant les épaules.

— Non, à madame Marcelle, dit la petite.

Marcelle se dirigeait vers la porte que la petite Fanchon tenait toute grande ouverte, lorsqu’elle fut forcée de reculer pour laisser entrer un garçon de la ferme chargé d’une malle, puis le Grand-Louis qui en portait lui-même une encore plus lourde et qui la déposa sur le plancher avec beaucoup d’aisance.

— Et toutes vos commissions sont faites ! dit-il en posant aussi un sac d’écus sur la commode.

Puis, sans attendre les remerciements de Marcelle, il jeta les yeux sur le lit qu’elle venait de quitter, et où dormait Édouard, beau comme un ange. Entraîné par son amour pour les enfants, et surtout pour celui-là, qui avait des grâces irrésistibles, Grand-Louis s’approcha du lit pour le regarder de plus près, et Édouard, en ouvrant les yeux, lui tendit les bras, en lui donnant le nom d’Alochon, dont il l’avait obstinément gratifié.

— Voyez comme il a déjà bonne mine depuis qu’il est dans notre pays ! dit le meunier en prenant une de ses petites mains pour la baiser… Mais il se fit un brusque mouvement de rideaux derrière lui, et en se retournant, Grand-Louis vit le joli bras de Rose qui, toute honteuse et toute irritée de cette invasion de son appartement, s’enfermait à grand bruit dans ses courtines brodées. Grand-Louis, qui ne savait pas que Rose eût partagé sa chambre avec Marcelle, et qui ne s’attendait pas à l’y trouver, resta stupéfait, repentant, honteux, et ne pouvant cependant détacher ses yeux de cette main blanche qui tenait assez maladroitement les franges du rideau.

Marcelle s’aperçut alors de l’inconvenance qu’elle avait laissé commettre, et se reprocha ses habitudes aristocratiques qui l’avaient dominée à son insu en cet instant. Accoutumée à ne pas traiter à tous égards un porte-faix comme un homme, elle n’avait pas songé à défendre l’appartement de Rose contre le valet de ferme et le meunier qui apportaient ses effets. Honteuse et repentante à son tour, elle allait avertir Grand-Louis qui semblait pétrifié à sa place, de se retirer au plus vite, lorsque madame Bricolin parut tout hérissée au seuil de la chambre et resta muette d’horreur en voyant le meunier, son mortel ennemi, debout et troublé entre les deux lits jumeaux des jeunes dames.

Elle ne dit pas un mot et sortit brusquement, comme une personne qui trouve un voleur dans sa maison et qui court chercher la garde. Elle courut en effet chercher M. Bricolin qui prenait son coup du matin pour la troisième fois, c’est-à-dire son troisième pot de vin blanc, dans la cuisine.

— Monsieur Bricolin ! fit-elle d’une voix étouffée ; viens vite, vite ! m’entends-tu ?

— Qu’est-ce qu’il y a ? dit le fermier, qui n’aimait pas