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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/54

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

que la main des brigands l’a longtemps manié ! Allons nous coucher, mon cher, vous déraisonnez ; vous n’irez pas à Blanchemont. Moins que jamais j’en suis d’avis, puisque vous n’avez que des sottises à dire à ma chère dame ; mais, par la cordieu ! vous ne me quitterez pas que vous n’ayez renoncé à vos… attendez que je trouve le mot… à vos utopies ! Est-ce cela ?

— Peut-être ! dit Lémor tout pensif, et entraîné par son amour à subir l’ascendant de son nouvel ami.


TROISIÈME JOURNÉE.

XIX.

PORTRAIT.

Nous ne savons pas s’il est bien conforme aux règles de l’art de décrire minutieusement les traits et le costume des gens qu’on met en scène dans un roman. Peut-être les conteurs de notre temps (et nous tous les premiers) ont-ils un peu abusé de la mode des portraits dans leurs narrations. Cependant, c’est un vieil usage, et tout en espérant que les maîtres futurs, condamnant nos minuties, esquisseront leurs figures en traits plus larges et plus nets, nous ne nous sentons pas la main assez ferme pour ne pas suivre la route battue, et nous allons réparer l’oubli où nous sommes tombé jusqu’ici, en omettant le portrait d’une de nos héroïnes.

Ne semble-t-il pas, en effet, que quelque chose de capital manque à l’intérêt d’une histoire d’amour, tant véridique soit-elle, lorsqu’on ignore si le personnage féminin est doué d’une beauté plus ou moins remarquable ? Il ne suffit même pas qu’on nous dise : elle est belle ; si ses aventures ou l’excentricité de sa situation nous ont tant soit peu frappés, nous voulons savoir si elle est blonde ou brune, grande ou petite, rêveuse ou animée, élégante ou simple dans ses ajustements ; si on nous dit qu’elle passe dans la rue, nous courons aux fenêtres pour la voir, et, selon l’impression que sa physionomie produit en nous, nous sommes disposés à l’aimer ou à l’absoudre d’avoir attiré sur elle l’attention publique.

Tel était sans doute l’avis de Rose Bricolin ; car le lendemain de la première nuit où elle avait partagé sa chambre avec madame de Blanchemont, couchée encore languissamment sur son oreiller, tandis que la jeune veuve, plus active et plus matinale, achevait déjà sa toilette, Rose l’examinait attentivement, se demandant si cette beauté parisienne éclipserait la sienne à la fête du village, qui devait avoir lieu le jour suivant.

Marcelle de Blanchemont était plus petite de taille qu’elle ne le paraissait, grâce à l’élégance de ses proportions et à la distinction de toutes ses attitudes. Elle était très-franchement blonde, mais non d’un blond fade, ni même d’un blond cendré, couleur trop vantée et qui éteint presque toujours la physionomie, parce qu’elle est souvent l’indice d’une organisation sans puissance. Elle était d’un blond vif, chaud et doré, et ses cheveux étaient une des plus grandes beautés de sa personne. Dans son enfance elle avait eu un éclat extraordinaire, et au couvent on l’appelait le chérubin ; à dix-huit ans elle n’était plus qu’une fort agréable personne, mais à vingt-deux, elle était telle qu’elle avait inspiré plus d’une passion sans s’en apercevoir. Cependant ses traits n’étaient pas d’une grande perfection, et sa fraîcheur était souvent fatiguée par une animation un peu fébrile. On voyait autour de ses yeux d’un bleu éclatant des teintes sombres qui annonçaient le travail d’une âme ardente, et que l’observateur inintelligent eût pu attribuer aux agitations d’une nature voluptueuse ; mais il était impossible d’être chaste soi-même sans comprendre que cette femme vivait par le cœur plus que par l’esprit, et par l’esprit plus que par le sens. Son teint variable, son regard droit et franc, un léger duvet blond aux coins de sa lèvre, étaient chez elle les indices certains d’une volonté énergique, d’un caractère dévoué, désintéressé, courageux. Elle plaisait au premier coup d’œil sans éblouir, elle éblouissait ensuite de plus en plus sans cesser de plaire, et tel qui ne l’avait pas crue jolie au premier abord, n’en pouvait bientôt détacher ses yeux ni sa pensée.

La seconde transformation qui s’était opérée en elle était l’ouvrage de l’amour. Laborieuse et enjouée au couvent, elle n’avait jamais été rêveuse ni mélancolique avant de rencontrer Lémor ; et même depuis qu’elle l’aimait, elle était restée active et décidée jusque dans les plus petites choses. Mais une affection profonde, en dirigeant vers un but unique toutes les forces de sa volonté, avait accentué ses traits et donné un charme étrange et mystérieux à toutes ses manières. Personne ne savait qu’elle aimait ; tout le monde sentait qu’elle était capable d’aimer passionnément, et tous les hommes qui s’étaient approchés d’elle avaient désiré de lui inspirer de l’amour ou de l’amitié. À cause de ce puissant attrait, il y avait eu un moment dans le monde où les femmes, jalouses d’elle, mais ne pouvant attaquer ses mœurs, l’avaient accusée de coquetterie. Jamais reproche ne fut moins mérité. Marcelle n’avait pas de temps à perdre au puéril et impudique amusement d’inspirer des désirs. Elle ne pensait pas même qu’elle pût en inspirer, et, en s’éloignant brusquement du monde, elle n’avait pas à se faire le reproche d’y avoir marqué volontairement son passage.

Rose Bricolin, incontestablement plus belle, mais moins mystérieuse à suivre et à deviner dans ses émotions enfantines, avait entendu parler de la jeune baronne de Blanchemont comme d’une beauté des salons de Paris, et elle ne comprenait pas bien comment, avec une mise si simple et des manières si naturelles, cette blonde fatiguée pouvait s’être fait une telle réputation. Rose ne savait pas que, dans les sociétés très civilisées, et par conséquent très-blasées, l’animation intérieure répand un prestige sur l’extérieur de la femme, qui efface toujours la majesté classique de la froide beauté. Cependant Rose sentait qu’elle aimait déjà Marcelle à la folie ; elle ne se rendait pas encore bien compte de l’attraction exercée par son regard ferme et vif, par le son affectueux de sa voix, par son sourire fin et bienveillant, par les allures décidées et généreuses de tout son être. Elle n’est pourtant pas si belle que je croyais ! pensait-elle ; d’où vient donc que je voudrais lui ressembler ? Rose se surprit, en effet, occupée à attacher ses cheveux comme elle, et à imiter involontairement sa démarche, sa manière brusque et gracieuse de tourner la tête, et jusqu’aux inflexions de sa voix. Elle y réussit assez bien pour perdre en peu de jours un reste de gaucherie rustique qui avait pourtant son charme ; mais il est vrai de dire que cette vivacité fut plus d’inspiration que d’emprunt, et qu’elle sut bientôt se l’approprier assez pour rehausser beaucoup en elle les dons de la nature. Rose n’était pas non plus dépourvue de courage et de franchise ; Marcelle était plutôt destinée à développer son naturel étouffé par les circonstances extérieures qu’à lui en suggérer un factice et de pure imitation.

XX.

L’AMOUR ET L’ARGENT.

Tout en allant et venant par la chambre, Marcelle entendit une voix étrange qui partait de la pièce voisine et qui était à la fois forte comme celle d’un bœuf et enrouée comme celle d’une vieille femme. Cette voix, qui semblait ne sortir qu’avec effort d’une poitrine caverneuse et ne pouvoir ni s’exhaler ni se contenir, répéta à plusieurs reprises :

— Puisqu’ils m’ont tout pris !… tout pris, jusqu’à mes vêtements !

Et une voix plus ferme, que l’on reconnaissait pour celle de la grand’mère Bricolin, répondait :

— Taisez-vous donc, notre maître [1] ! je ne vous parle pas de ça.

  1. Dans nos campagnes, les femmes âgées suivent encore l’ancienne coutume de dire en parlant de leur mari, notre maître. Celles de notre génération disent notre homme.