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Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/322

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SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU.

ment céleste qui m’embrasait, et dont, pendant quarante ans, il n’était pas échappé la moindre étincelle, parce qu’il n’était pas encore allumé. » (Confessions, seconde partie, livre ix, 1756.)

« Cette page et les deux qui suivent, combien de fois je les ai méditées ! J’y ai vu Jean-Jacques tout entier, se connaissant, se jugeant et se dévoilant lui-même comme aucun homme ne s’est jugé, connu et confessé. Que pourrait lui demander le moraliste exigeant, lorsque après avoir montré comment il devint puissant par l’enthousiasme, il cessa de l’être par lassitude et par douleur ? Certes ce n’est pas là un homme qui se farde ou qui se drape : c’est un homme, un homme véritable, non pas tel que les hommes célèbres enivrés de leur supériorité consentent à se montrer, mais tel que Dieu les fait et nous les envoie. C’est un être sujet à toutes les faiblesses, capable de tous les héroïsmes : c’est l’être ondoyant et divers de Montaigne, sensitive divine qui subit les influences délétères ou vivifiantes du milieu où elle s’élève, qui se crispe sous le vent et s’épanouit sous le soleil. Enfin c’est l’homme vrai, tel que la philosophie chrétienne l’avait en partie découvert et défini, toujours en butte au mal, toujours accessible au bien, libre et flottant entre les deux principes allégoriques d’un bon et d’un mauvais ange.

« Quand la philosophie et la religion de l’avenir auront étendu et développé cette définition, nous connaîtrons mieux nos grands hommes, et nous donnerons à ceux du passé leur véritable place dans un martyrologe nouveau. Jusque là nous flottons nous-mêmes entre une puérile intolérance pour leurs fautes, et un aveugle engouement pour leur grandeur. Nous prenons généralement le parti de nier tout ce que nous ne savons pas expliquer, nous nous enrôlons sous des bannières exclusives ; nous sommes pour Voltaire ou pour Rousseau, comme on était pour Gluck ou pour Piccini, lorsque nous devrions reconnaître que nous avons été engendrés spirituellement par les uns et par les autres, et que, s’il nous est permis d’avoir une sympathie particulière pour certains noms, ce doit être pour ceux qui ont le plus aimé, le plus senti et le mieux compris, plutôt que pour ceux qui se sont fait le plus admirer, le plus voir et le mieux comprendre.

« Acceptons donc les erreurs de Rousseau, nous qui l’aimons ; acceptons même ses crimes, car c’en fut un que l’abandon de ses devoirs de père ; et ne cessons pas pour cela de le vénérer, car il a expié ces jours d’erreur par de longs et cuisants remords. Ne l’eût-il pas fait, il nous faudrait encore vénérer en lui la vertu qui, après ces jours malheureux, vint rayonner dans sa pensée, et l’ardeur sainte qui en consuma les souillures.

« Entraîné par de mauvais exemples, séduit par des sophismes odieux, il avait abandonné ses enfants. Lorsque après des années de méditation, il pesa l’énormité de sa faute, il écrivit l’Émile, et Dieu, sinon l’opinion des hommes, fit sa paix avec lui. Peut-être n’eût-il pas donné à son siècle ce livre qui devait faire une si grande révolution dans les idées, et qui, malgré ses défauts, a produit de si heureux résultats, s’il avait élevé paisiblement et régulièrement sa famille. Il eût sauvé quelques individus de l’isolement et de la misère ; il n’eût pas songé à améliorer, ainsi qu’il l’a fait, toute une génération, et conséquemment toutes les générations de l’avenir. Ceci justifie la Providence seulement.

« Les remords de Jean-Jacques percent plutôt qu’ils ne sont avoués dans les Confessions. C’est dans ses derniers écrits, dans les Rêveries que, sans jamais être explicites, ils se révèlent dans toute leur profondeur. À l’endroit des Confessions où il fait le récit de cette action capitale et terrible de sa vie, il ne montre pas, comme il l’a fait dans des aveux moins importants, une promptitude naïve et entière à s’accuser lui-même. Il rejette le tort sur les pernicieuses influences au milieu desquelles il s’est trouvé ; il se défend d’avoir, durant plusieurs années, éprouvé le moindre repentir ; enfin il fait valoir des motifs qui pourraient le justifier auprès de ceux-là seulement qui n’auraient jamais senti frémir en eux des entrailles paternelles. Mais ce sentiment-là est au nombre de ceux que l’humanité ne méconnaîtra plus jamais, et cet endroit de la vie de Rousseau n’a pas trouvé grâce devant elle.

« Mais est-il donc nécessaire d’arracher cette page sinistre pour conserver le respect qu’on doit au grand homme infortuné ? Des générations se sont prosternées durant des siècles devant l’effigie de saints qui furent, pour la plupart, les plus grands pécheurs, les plus douloureux pénitents de l’humanité. La postérité n’a pas contesté l’apothéose des pères de l’Église, en dépit des égarements et des turpitudes au sein desquels l’éclair de la grâce divine vint les trouver et les transformer. Le temps n’est pas loin où l’opinion ne fera pas plus le procès à saint Rousseau qu’elle ne le fait à saint Augustin. Elle le verra d’autant plus grand qu’il est parti de plus bas et revenu de plus loin ; car Rousseau est un chrétien tout aussi orthodoxe pour l’Église de l’avenir, que le centenier Matthieu et le persécuteur Paul le sont pour l’Église du passé. Dans un temps où tout dogme se voile et s’obscurcit sous l’examen de la raison épouvantée, l’âme de Rousseau reste foncièrement chrétienne ; elle rêve l’égalité, la tolérance, la fraternité, l’indépendance des hommes, la soumission devant Dieu, la vie future et la justice divine, sous d’autres formes, mais non en vertu d’autres principes que les premiers chrétiens ne l’ont fait. Elle pratique l’humilité, la pauvreté, le renoncement, la retraite, la méditation, comme ils l’ont fait, et il couronne cette vie fortement empreinte de sentiments, sinon de formules chrétiennes, par un acte éclatant de christianisme primitif, par une confession publique. Cherchez un autre philosophe du dix-huitième siècle, qui, en secouant les lois religieuses, conserve une conduite et des aspirations aussi pieusement conformes à l’esprit de la religion éternelle dont le christianisme est une phase, et où le scepticisme n’est qu’un accident !

« Résumons-nous. De tous les beaux esprits qui, des salons du baron d’Holbach, se répandirent sur le siècle, Jean-Jacques est le seul philosophe, parce qu’il est le seul religieux. Enveloppée durant quarante ans dans un milieu détestable, sa grandeur éclate tout d’un coup, se révèle à lui-même et au monde entier. Mais combien d’obstacles ne rencontre-t-elle pas aussitôt, et quelles affreuses luttes ne va-t-elle pas soutenir ! L’intolérance et le fanatisme des catholiques et des luthériens se réunissent contre lui ; mais c’est trop peu pour son malheur et pour sa gloire. Il ne suffit pas des arrêts du parlement, de la persécution des petites républiques huguenotes, du fanatisme des paysans de Moutiers-Travers, des dépits rancuniers de l’aristocratie ; ses plus amers, ses plus dangereux ennemis, ceux-là seuls dont le jugement peut le poursuivre et l’atteindre aux yeux d’une postérité désabusée de l’esprit de secte, ce sont ses anciens amis, ses illustres contemporains, les plus beaux esprits philosophiques et critiques de l’époque, et, pour rentrer dans ma définition, les hommes forts de son temps.

« Mais pourquoi donc, de leur part, cette haine mesquine, ou tout au moins ce persiflage cruel qui jeta tant d’amertume dans sa vie et d’égarement dans ses idées ? C’est que les hommes d’action et les hommes de méditation sont ennemis naturels par le fait de la société et par l’absence de la notion de perfectibilité. Non-seulement les holbachiens ont nié la supériorité de Rousseau, parce qu’elle blessait leur vanité et irritait en eux les petites passions d’hommes de lettres ; mais encore ils l’ont méconnue, parce qu’elle offusquait leurs idées d’hommes du dix-huitième siècle. Son amour subit et ardent pour des vertus qu’il n’avait pas pu pratiquer encore, et qui n’étaient pas immédiatement praticables (elles ne le furent pas pour Rousseau lui-même !) ne pouvait être compris que par des esprits évangéliques de la trempe du sien. Et l’on sait que les mœurs de l’athéisme dominaient alors. Ces hommes de mouvement, ne concevant pas qu’il pût chercher ailleurs que dans la vie réelle et le principe des institutions connues son rêve de grandeur et de félicité, ne comprirent ni ses douleurs, ni ses dé-